Archives par étiquette : Pologne

Les innocentes d’Anne Fontaine

Les innocentes d'Anne FontaineJe suis allée voir hier Les innocentes d’Anne Fontaine (revoir mon avis sur un de ses films précédents, La fille de Monaco).

L’histoire : en Pologne, en décembre 1945. Dans un hôpital temporaire de la Croix Rouge,  Mathilde Beaulieu [Lou de Laâge], fille d’ouvriers communistes, assiste Samuel [Vincent Macaigne], le chirurgien juif dont toute la famille a été décimée à Bergen-Belsen. Un jour, une jeune sœur d’un couvent de bénédictines vient chercher de l’aide : l’une des religieuses souffre en couches depuis 24 heures. Contre l’ordre établi (les Polonais doivent être aidés par la Croix-Rouge polonaise), elle finit par se rendre au couvent, pratique une césarienne avec les moyens du bord, avant d’apprendre que sept religieuses sont enceintes et sur le point d’accoucher, toutes ont été violées il y a 9 mois par des soldats soviétiques. La Mère supérieure [Agata Kulesza] lui fait jurer le silence, elle confiera l’enfant au village, il n’est pas question qu’elle revienne. Mais l’une des religieuses, Maria [Agata Buzek], promet de la faire entrer pour vérifier les suites de la césarienne. Au retour de cette deuxième visite, des soldats russes arrêtent son véhicule et entreprennent de la violer, arrêtés in-extremis par leur supérieur. Il ne la laisse cependant pas passer et elle doit retourner au couvent…

Mon avis : Anne Fontaine s’est inspirée de l’histoire de Madeleine Pauliac dont elle a eu connaissance par son neveu, qui détenait son journal intime. Elle mêle plusieurs thèmes, les viols commis par des soldats, les enfants abandonnés ou orphelins de guerre, la foi / les fois (catholique, juive, communiste?), l’occupation de la Pologne dans les mois qui suivent la Deuxième Guerre mondiale. La vision semble parfois un peu simplistes: les médecins soignent sans arrière-pensée, alors que dans le camp des religieuses, il y a certes la foi pour la quasi totalité (pas toutes), mais aussi le secret, l’infanticide, le suicide… pas très catholiques! Révéler le secret serait la mort du couvent, dont les biens sont convoités par le nouveau gouvernement communiste. La mère supérieure a cru bon de se débarrasser des premiers bébés en les confiants à Dieu (au pied d’un calvaire dans le froid de l’hiver polonais) plutôt qu’à une famille, mais elle est « punie » (je fais un raccourci qui me semble implicite dans le film) car victime d’une syphilis à un état avancé, qu’elle refuse de laisser soigner. Je trouve que ce film n’est cependant pas aussi fort que Ida, de Paweł Pawlikowski, qui abordait le thème d’une petite fille juive cachée dans un couvent polonais.

Le chat et la souris de Günter Grass

Couverture de Le chat et la souris de Günter GrassJe réédite cet ancien article suite au décès ce jour (13 avril 2015) de Günter Grass.

Article du 11 août 2008

J’ai retrouvé dans ma bibliothèque un livre lu il y a longtemps (en prépa… et en VO, la VF était pour être sûre de la compréhension) et que j’ai relu avec plaisir : Le chat et la souris [alors que je venais de terminer la … septième étape du SAL à la poursuite des souris], de Günter Grass (Points R 143, 1984, ISBN 2.02.006771.4 pour mon édition, 1ère édition allemande en 1961).

L’histoire : au début de la Seconde Guerre mondiale, à Dantzig, alors en Prusse, aujourd’hui en Pologne. Des lycéens sur une plage, et à l’assaut d’une épave de dragueur de mines au large. L’histoire se focalise entre le narrateur et Mahlke, son aîné de quelques mois, qui devient leader de leur groupe, puis membre des Jeunesses hitlériennes. Pas vraiment leader, en fait. Le meilleur à la nage, il en impose mais reste distant des autres. Jusqu’à ce que, lors de la visite d’un aîné engagé dans la guerre au lycée, pour faire la propagande, la médaille militaire de ce dernier disparaisse dans le vestiaire de sport… et tout l’équilibre de ce groupe d’adolescents bascule.

Mon avis : Le chat et la souris est beaucoup moins connu que Le tambour, du même auteur, mais le thème est voisin et dont il est la suite directe, formant une trilogie avec Les années de chien. Un livre court, à (re)découvrir. Surtout en cette période de mise en avant de l’histoire [encore plus vrai en 2015 qu’en 2008!], des lieux de mémoire, de la résilience [lire depuis la parution de cet article Sauve-toi, la vie t’appelle de Boris Cyrulnik] et autre.

Avec ce livre, je voulais aussi vous signaler la page sur mes (re)lectures des livres des lauréats des prix Nobel de littérature… Günter Grass l’a reçu en 1999, puis a fait l’objet d’une polémique lorsqu’il révéla en 2006 qu’il s’était engagé à l’âge de 17 ans dans les Waffen SS en 1944. Lui qui était considéré comme un leader de la gauche allemande… Le personnage du roman membre des jeunesses hitlériennes prend un autre relief à l’éclairage de la vie personnelle de Günter Grass. Même s’il a dit qu’il reniait ce passé nazi qui n’a duré que quelques mois, son expérience a pu éclairer directement ses personnages.

Les naufragés et les rescapés, de Primo Levi

Couverture de Les naufragés et les rescapés, de Primo Lévi

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Primo Levi a écrit ce livre 40 ans après la libération des camps, aujourd’hui, 27 janvier 2015, nous sommes juste 70 ans après l’entrée des Russes dans les camps d’Auschwitz et Birkenau. Primo Levi (revoir Si c’est un homme) faisait partie des quelques centaines de déportés malades qui n’avaient pas été « évacués » pour la grande marche dans laquelle la plupart des 58.000 déportés sont morts. Il ne rentre chez lui à Turin que le 9 octobre 1945, après presque 10 mois d’errance en Europe de l’Est. Je l’ai emprunté à la médiathèque.

Le livre : Les naufragés et les rescapés, quarante ans après Auschwitz, de Primo Levi, traduit de l’italien par André Maugé, collection Arcades, éditions Gallimard, 1989, 200 pages, ISBN 9782070715114.

La présentation de l’éditeur :

«C’est arrivé et tout cela peut arriver de nouveau : c’est le noyau de ce que nous avons à dire.»
Primo Levi (1919-1987) n’examine pas son expérience des camps nazis comme un accident de l’histoire, mais comme un événement exemplaire qui permet de comprendre jusqu’où peut aller l’homme dans le rôle du bourreau ou dans celui de la victime.
Quelles sont les structures d’un système autoritaire et quelles sont les techniques pour anéantir la personnalité d’un individu ? Quel rapport sera créé entre les oppresseurs et les opprimés ? Comment se crée et se construit un monstre ? Est-il possible de comprendre de l’intérieur la logique de la machine de l’extermination ? Est-il possible de se révolter contre elle ?
Primo Levi ne se borne pas à décrire les aspects des camps qui restaient obscurs jusqu’aujourd’hui, mais dresse un bilan pour lutter contre l’accoutumance à la dégradation de l’humain.

Mon avis: Les naufragés et les rescapés est un livre très fort, peut-être plus pour moi que Si c’est un homme. Il retrace ici tout son parcours dans les camps, comment il a échappé à la « sélection », passé une sorte « d’examen » qui a confirmé qu’il était bien chimiste et lui a permis d’intégrer le Kommando de Monowitz, un camp annexe affecté à la construction d’une usine de caoutchouc synthétique appartenant à IG Farben, la Buna. La violence inutile, comme la mise à nu, le rasage et le tatouage, servent à déshumaniser le prisonnier, mais un semblant de société réussit néanmoins à se reconstituer. Il explore surtout la « zone grise », celle où il est impossible de classer un homme parmi les « gentils » ou les « méchants ». Une zone où parmi les prisonniers, certains luttent pour leur survie en sacrifiant quelqu’un d’autre, où certains gardiens se font moins durs. Le rapport gardien / prisonnier, la hiérarchie établie par l’administration même du camp sont analysés avec beaucoup de recul. Les prisonniers « privilégiés » (affectation à certains Kommandos, responsables de telle ou telle tâche) ont plus de chance de s’en sortir. Il explique que si sa faible constitution physique et son absence d’expérience des travaux manuels étaient un désavantage dans les premiers jours, sa position d’intellectuel lui a sauvé la vie. A travers son exemple et celui de quelques-uns de ses compagnons de déportation, Primo Levi expose pourquoi certains avaient plus de chances de survivre: ce sont ceux qui avaient la plus grande capacité d’adaptation, le plus d’abnégation pour surnager au-dessus des autres, réussir à garder sa cuiller (ou la voler à son tour s’il en est privé), son matériel au fil des jours, à jongler entre travail et « infirmerie ». Un livre, son dernier, écrit avec du recul et riche en analyse.

Pour aller plus loin:

Outre Si c’est un homme de Primo Levi, voir aussi

– les témoignages et récits de , également déportée à Auschwitz, notamment Aucun de nous ne reviendra, Le convoi du 24 janvier, La mémoire et les jours,

– et Maus, de Art Spiegelman, tome 1 : mon père saigne l’histoire, et tome 2 : Et c’est là que mes ennuis ont commencé, témoignage en bande dessinée sur la déportation de ses parents.

Lire La peinture à Dora de François Le Lionnais, mathématicien et co-fondateur de l’Oulipo,  déporté à Buchenwald et Mittelbau-Dora, un autre témoignage sur la manière de survivre.

Suivre les mots-clefs ci-dessous et notamment ceux sur les , et plus largement sur la … Revoir aussi L’empereur d’Atlantis, un opéra écrit dans un camp de concentration de Terezin, écrit par Viktor Ullmann avec un livret de Peter Kien, et de nombreux liens dans mon article sur Parce que j’étais peintre de Christophe Cognet, sur la peinture dans les camps de concentration.

Dans les prochaines semaines, je vous montrerai les différents monuments commémoratifs des camps de concentration au cimetière du Père-Lachaise, dont plusieurs pour Auschwitz et ses différents camps annexes (la tombe de Jean-Richard Bloch est juste à côté du monument aux déportés à Auschwitz-Birkenau).

Yossel, 19 avril 1943, de Joe Kubert

pioche-en-bib.jpgCouverture de Yossel, 19 avril 1943, de Joe KubertMardi (28 octobre 2014) a été inauguré à Varsovie le Musée de l’Histoire des Juifs Polonais (Muzeum Historii Żydów Polskich) ou Polin, dans le quartier qui a succédé à l’ancien ghetto, l’occasion pour moi de vous parler de cet album découvert chez Yaneck / Les chroniques de l’invisible. Je n’avais aucune chance de le trouver « par hasard » dans les bacs de la médiathèque, vu qu’il est « enterré à la réserve », ce qui est dommage…

Le livre: Yossel, 19 avril 1943, de Joe Kubert, traduit de l’anglais par Anne Capuron, éditions Delcourt, 2003, 121 planches, ISBN 978-2847896695.

L’histoire: 19 avril 1943, terrés dans les égouts, les derniers survivants du ghetto de Varsovie attendent l’assaut final. Yossel, un jeune adolescent, dessine et dessine encore. Retour quelques années en arrière, en 1939. La vie n’est pas facile pour la famille de Yossel, à Yzeran près de Varsovie. Un jour, ils sont regroupés avec d’autres juifs et envoyés dans le ghetto de Varsovie. Yossel, repéré par les nazis, dessine pour eux jour après jour. Ceux-ci n’ont même pas à faire la sélection, le Conseil des Anciens s’en charge, sourd aux avertissements, persuadés que les gens partent dans un camp de travail. Un jour, un rabbin est envoyé avec eux à Auschwitz, affecté aux Sonderkommandos puis aux Fours crématoires. Il réussit miraculeusement à s’échapper, revenir dans le ghetto, témoigner. Errant, il rencontre Yossel, raconte son histoire, tente de convaincre les gens pour le soulèvement du ghetto…

Une double page de Yossel, 19 avril 1943, de Joe KubertMon avis: contrairement à Art Spiegelman (Maus, un survivant raconte : tome 1 : mon père saigne l’histoire ; tome 2 : Et c’est là que mes ennuis ont commencé), Joe Kubert n’est pas le fils de l’un de ces déportés dont il raconte la (sur)vie. Il est né en 1926 de parents qui ont réussi à fuir la Pologne alors que sa mère était enceinte de lui. Arrivé à l’âge de deux mois à New-York, il explique dans son introduction qu’il a écrit ce roman graphique à partir de documentation et de témoignages, sans s’être rendu sur place, et son choix de laisser l’album au crayonné, sans procéder à son encrage, et en se libérant de la contrainte des cases. Cela donne une impression de spontanéité, mais donne parfois un dessin chargé, surtout qu’il y a un texte dense dans les phylactères.  Un roman graphique qui mérite son nom, roman, même s’il se base en grande partie sur des faits réels. Un peu comme un roman historique. Et qui au-delà, aborde la question de la survie (de Yossel grâce à ses dessins, du Sonderkommando, rabbin qui finit par ne plus croire en Dieu) et insiste sur le rôle clef du Conseil des Anciens dans la soumission du ghetto et l’envoi des « sélectionnés » aux camps… A découvrir, et pour la médiathèque de Poitiers, ça serait une bonne idée de le sortir de la réserve, que des lecteurs puissent « tomber dessus » par hasard, en cherchant de la lecture dans les bacs.

Logo top BD des bloggueurs Cette BD sera soumise pour le classement du TOP BD des blogueurs organisé par Yaneck / Les chroniques de l’invisible. Mes chroniques BD sont regroupées dans la catégorie pour les BD et par auteur sur la page BD dans ma bibliothèque.

Abel Pann au musée d’histoire du judaïsme

Wagons à bestiaux », planche n°16 (1916) tirée du portfolio In the name of Czar, New York, 1921 – Photo Christophe Fouin © Mahj

« Wagons à bestiaux », planche n°16 (1916) tirée du portfolio In the name of Czar, New York, 1921 – Photo Christophe Fouin © Mahj

Pendant mes vacances, j’ai privilégié des lieux avec un public peu nombreux, pour éviter au maximum les risques de bousculade. A Paris, j’ai choisi l’exposition Abel Pann au musée d’histoire du judaïsme, juste à côté du site des archives nationales, rue du Temple, non loin du square du Temple (revoir la statue de Béranger et Wilhelm et Eugène Delaporte). J’avais lu une petite note je pense dans Télérama pour cette exposition qui se poursuit jusqu’au 30 novembre 2014. 1ttention, passage sous portique, évitez tout objet suspect genre ciseaux, etc. En revanche, le jour où nous y sommes allé, à 10h alors que ça n’ouvrait qu’à 11h (pas douées, les filles…), les deux plantons policiers avaient l’air de s’ennuyer et prenaient leur casse-croute tranquillement avec leur sac posé sur le trottoir. Pas terrible comme garde, surtout après la tuerie du musée juif de Bruxelles, mais bon, heureusement, nous n’étions pas terroristes. Le renfort de gardiennage à l’ouverture et le portique avec sas blindé étaient eux beaucoup plus sérieux!

L’exposition: il s’agit d’une exposition-dossier qui présente plusieurs séries de lithographies -souvent coloriées- et d’estampes de Abel Pann, né Abba Pfeffermann (Kreslawka, Lettonie, 1883 – Jérusalem, 1963). Arrivé à Paris en 1905, il a fréquenté les artistes de La Ruche (cité d’artistes dans le 15e arrondissement, près du square Georges-Brassens, voir le site officiel). En 1914, après quelques années à Jérusalem, il décide de venir rechercher ses affaires pour un départ définitif… et se retrouve coincé par la première guerre mondiale. Il passe alors d’un registre de créateur d’affiches et de caricaturistes (quelques exemples présentés dans les vitrines) à des réalisations patriotiques. En 1917, il part pour New-york puis Jérusalem dans les années 1920 et se consacre alors aux études et à l’illustration de la Bible. L’exposition montre, sur deux salles, pour l’essentiel, des lithographies.

Mon avis : C’est la série In the name of Czar qui m’a le plus frappée, je vous en propose une illustration du dossier de presse. Cette série est consacrée aux exactions contre les juifs de la part de l’armée du tsar et des polonais dès 1914. Il a réalisé cette série sur une année, à partir de décembre 1915. Malgré la guerre et bientôt la Révolution d’octobre (1917), l’ambassadeur de Russie ne trouve rien de mieux que de faire interdire la publication de cette oeuvre! Il ne réussira à les publier qu’en 1921 à New-York. Vous ne trouvez pas que ces wagons à bestiaux qui déplacent des populations juives ont comme un avant-goût très amer des discriminations des juifs polonais à partir de 1937 puis leur élimination pendant la deuxième guerre mondiale? La population juive de Pologne est passée de plus de 3 millions de personnes en 1931 à moins de 12.000 aujourd’hui (en 2000, population qui se déclare juive, alors que plus de 50.000 personnes parleraient yiddish). Dans la première salle, ce sont surtout Les désastres de la guerre » (en référence à Goya, pas évoqué dans l’exposition), qui sont illustrés: difficultés des soldats et des populations civiles, évacuations, exactions. Celui qui m’a le plus marqué, réalisé en 1915, un bébé à quatre pattes au milieu des ruines, avec pour titre « La classe 1935 se débrouille », terrible quand on sait ce qui arrivera en 1935 ou dans les années qui ont suivi à ce bébé… Il est vraiment dommage que le musée n’ait pas réalisé de catalogue ni même de mini-dossier à cette occasion.

En tout cas, si vous allez sur Paris, n’hésitez pas à aller voir ces surprenantes estampes et lithographies, et si vous ne connaissez pas le musée d’histoire du judaïsme, à le visiter, dans ce cas, prévoyez un bon moment, je le trouve passionnant et l’ai revisité avec de nouvelles approches par rapport à mes précédentes visites.

Dans le berceau de l’ennemi de Sara Young

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Couverture de Dans le berceau de l'ennemi de Sara YoungUn livre emprunté à la médiathèque, au rayon large vision, ça reste plus confortable pour moi, surtout pour un pavé!

Le livre: Dans le berceau de l’ennemi, de Sara Young, éditions Belfond, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Florence Hertz, 2009, 384 pages, ISBN 9782714444639 (lu aux éditions VDB, 2010, 611 pages).

L’histoire: 1940. Depuis quelques années, Cyrla, 19 ans, vit chez sa tante (la soeur de sa mère) à Schiedam, aux Pays-Bas. Ses parents, dont son père juif, ont réussi à l’y envoyer avant que le ghetto de Łódź ne soit bloqué. Elle partage tout avec sa cousine, Anneke. Celle-ci tombe enceinte d’un soldat allemand, son père ne peut le supporter, l’emmène pour tenter de la faire admettre dans un Lebensborn. Anneke ne le supporte pas, elle décide de se faire avorter en profitant d’un instant de solitude et succombe à son geste. La tante et Cyrla décident que celle-ci prendra la place d’Anneke, il reste quelques jours à Cyrla, encore vierge, pour tomber enceinte de son petit ami juif, Isaac, très impliqué dans la sauvegarde de sa communauté et qui commence à apprendre l’existence des camps de concentration et le sort des ghettos. Il promet à Cyrla de venir très vite la libérer et de l’évacuer en Angleterre. Sauf qu’à peine arrivée au lieu de rendez-vous, les soldats allemands la conduise au Lebensborn de Steinhöringn près de Munich.

Mon avis: les Lebensborn, créés par Himmler, usines à naissances destinées à sélectionner des bébés « purement aryens » nés pour la plupart de mères célibataires ou hors mariage de pères allemands, notamment soldats, sont rarement abordés dans l’historiographie et encore moins dans un roman. Au-delà de la substitution d’identité, des histoires d’amour, ce roman s’attache surtout à décrire ces établissements particuliers et la prise de conscience de l’existence des camps de concentration et d’extermination dans la population civile ou au moins dans certains milieux. Il aborde aussi la terrible réalité de ces bébés, abandonnés à leur naissance de gré ou de force pour être confiés, s’ils sont déclarés « aptes », à des familles d’adoption (le père soldat s’il le reconnaît), au sort indéterminé (que l’on devine plutôt exterminé) pour les autres. La situation de ces bébés après la guerre n’est pas évoquée, certains n’ont certainement jamais rien su de leur origine, les autres ont été isolés comme d’autres enfants nés d’unions furtives entre occupés et occupants (ou même libérateurs…). Un roman qui a le mérite d’aborder le sujet des Lebensborn sur un fond romanesque pas désagréable…

Pour information, il y a eu un Lebensborn en France en 1944, dans l’Oise, au manoir de la commune de Lamorlaye, le foyer de Westwald (forêt de l’ouest, en fait la forêt de Chantilly). Voir le dossier de l’Express. Le site de la commune de Lamorlaye parle de cheval, autre type de harras, mais ignore totalement ce sujet des harras humains sur sa page histoire.

Pour aller plus loin, lire aussi Lebensborn, la fabrique des enfants parfaits, de Boris Thiolay, éditions Flammarion, 2012.

Ida de Paweł Pawlikowski

Affiche de Ida de Paweł PawlikowskiC’est avec tristesse que j’ai appris hier la mort d’… à quelques jours de la sortie de son dernier film.

Samedi, je suis allée voir Ida de Paweł Pawlikowski, qui passe ici seulement depuis ce mercredi, et encore, avec une séance par jour, il y avait donc foule à 18h. Les toilettes étaient toujours fermées au TAP Castille, mais plus d’immondes odeurs comme la fois précédente (Un beau dimanche de Nicole Garcia). En revanche, un spectateur au rang juste derrière moi s’est endormi dès la première demi-heure et a ronflé avec force quasiment jusqu’à la fin!

Le film: en Pologne en 1962. Alors qu’elle va prononcer ses voeux dans quatre jours, Anna [Agata Trzebuchowska], jeune orpheline élevée au couvent, est envoyée par la mère supérieure recommande à la rencontre de sa tante Wanda [Agata Kulesza], juge populaire (après avoir été procureur de la République et fait condamner à mort des ennemis du peuple dans les années 1950), qui court les aventures avec les hommes, boit et fume trop. Après avoir hésité, Wanda lui apprend qu’elle s’appelle en fait Ida, qu’elle est orpheline, issue d’une famille juive, et lui présente des photographies de ses parents et d’un petit garçon qui n’est pas son frère… Le lendemain, elle l’emmène dans son village natal. Le fils du voisin occupe la maison, le père, fervent catholique, avait caché la famille juive dans la forêt. Sait-il qui les as tués pendant la deuxième guerre mondiale? Où la famille est enterrée? La quête commence dans la ville voisine, où le père est habite. Mais il n’est pas chez lui, Ida tombera-t-elle amoureuse de Lis [Dawid Ogrodnik], un saxophoniste pris en stop sur la route? Découvrira-t-elle ce qui est arrivé à ses parents? Prononcera-t-elle ses vœux?

Mon avis: l’utilisation du noir et blanc est magnifique, la photographie splendide! Le format du film, presque carré (en fait un rapport de 1,33 entre la hauteur et la largeur), est rare aujourd’hui et mis à profit pour les cadrages, et notamment certains gros plans des visages qui sont magnifiques. J’ai beaucoup aimé ce film et surtout la dernière partie, après la scène de suicide (celle là, j’aurais préféré savoir avant qu’elle allait arriver). Sa tante lui avait dit qu’on ne pouvait goûter au renoncement des vœux monastiques que si l’on a « déjà essayé avant » l’amour avec un homme. Ira-t-elle jusqu’au bout de la démarche, croira-t-elle encore en Dieu quand elle aura découvert le comportement des bons voisins chrétiens de ses parents puis le suicide de sa tante? De son côté, pourquoi la tante boit-elle tant? Quelle blessure cache-t-elle? Doucement, les deux femmes vont apprendre à se connaître, même si ce n’est que quelques jours. Comme l’indique le générique, le film a été tourné aux alentours de , donc à proximité des camps de concentration d’ et .

Dans plusieurs critiques, j’ai lu que les parents étaient morts dans les camps de la mort… encore une reprise d’une erreur par des gens qui n’ont pas dû voir le film!

J’avais beaucoup aimé aussi l’interview de Paweł Pawlikowski dans Cosmopolitaine sur France Inter, où il explique pourquoi après ce film, lui l’exilé est revenu s’installer en Pologne…

Ce film a été inclus dans le festival Télérama 2015, dans lequel j’ai vu:

Itsik de Pascale Roze

pioche-en-bib.jpgCouverture de Itsik de Pascale RozeUn livre trouvé à la médiathèque.

Le livre : Itsik de Pascale Roze, collection bleue, éditions Stock, 2008, 119 pages, ISBN 9782234059764.

L’histoire : en 1904 à Varsovie naît Itzhak (Itzik) Gersztenfeldest, le petit dernier d’une famille nombreuse. Une enfance dans le quartier juif, adolescent, il tombe amoureux de Maryem mais part rejoindre son frère Yossel à Berlin, qui y a monté une petite entreprise de confection, lui fait abandonner le yiddish et apprendre l’allemand avec l’aide de la première ouvrière, Katia. Le jour où il apprend que son frère veut les marier, il se révolte, fuit en France en s’embauchant dans une mine, avant de rejoindre Paris, où il pourra enfin faire venir Maryem… mais tout se gâte en 1941.

Mon avis : ce livre montre la vie d’un juif polonais qui va aller de Varsovie à Paris en passant par Berlin et la mine à Bruay-en-Artois. L’ascension sociale, avant la tentative d’engagement volontaire dans l’armée polonaise, avec une errance qui va le mener à Airvault, Toulouse, Libourne. La soumission aussi de cet homme qui, interné au camp de Pithiviers, réussi à obtenir un laisser-passer pour aller voir sa femme malade à Paris, par deux fois, et n’en profite pas pour s’enfuir (il réussit quand même à faire mettre ses enfants à l’abri à Montihou-sur-Bièvre), rentre docilement se mettre dans la gueule du loup, déporté finalement à Auschwitz en 1942 (convoi du 24 juin), où il est immédiatement éliminé. Un texte court à découvrir si vous le trouvez…

Pour aller plus loin : il faudra que je vous reparle du camp de Velluché à Airvault dans les Deux-Sèvres, qui, après avoir reçu le gouvernement polonais en exil, est devenu un Fronstalag (n° 231, sur lequel la ville communique à peine)… Sur ces camps d’internement allemands des étrangers indésirables, vous pouvez (re)lire mon article sur le Frontstalag 230, le camp de la Chauvinerie et le camp de la route de Limoges à Poitiers.

Sur des sujets voisins, suivre les liens des mots-clefs en fin d’article ou voir:

Tsiganes, camp de concentration de Montreuil-Bellay de Kkrist Mirror

– Maus, un survivant raconte : tome 1 : mon père saigne l’histoire ; tome 2 : Et c’est là que mes ennuis ont commencé, de Art Spiegelman

– Aucun de nous ne reviendra, Le convoi du 24 janvier, La mémoire et les jours de Charlotte Delbo

Sauve-toi, la vie t’appelle de Boris Cyrulnik

Éducation européenne de Romain Gary

–  Le wagon d’Arnaud Rykner

 

 

Dieu n’est même pas mort de Samuel Doux

Couverture de Dieu n'est même pas mort de Samuel Doux

pioche-en-bib.jpgC’est Grégory Vouhé qui m’a fait découvrir ce livre emprunté à la médiathèque.

Le livre : Dieu n’est même pas mort de Samuel Doux, éditions Julliard, 2012, 290 pages, ISBN 9782260020363.

L’histoire : plusieurs histoires qui se croisent, celles de Elias Oberer, de nos jours (enfin, en 2010) à Poitiers, Moshe Hershel à Radom en Pologne en 1910 puis à Poitiers en 1942, Paul Serré en 1938 à Morteau puis en 1943 à Paris et à Limoges en 1976, Emmanuelle Serré en 1957 à Poitiers puis en 1968 à Châtellerault… Elias arrive de Paris à Poitiers pour l’enterrement de sa grand-mère, qui s’est suicidée le jour de Yom Kippour. Sa mère, Emmanuelle Serré, y est morte d’un cancer il y a des années, son grand-père il y a quelques mois. Sa cousine Béatrice l’attendait sur place, mais à son départ, il ne connaît pas la manière dont sa grand-mère a mis fin à ses jours. Son oncle, Dominique, viendra-t-il à l’enterrement de sa mère? Alors qu’Elias part à la recherche à travers la maison d’une bague de famille, chargée de l’histoire de cette famille depuis les pogroms de Pologne jusqu’aux rafles de la seconde guerre mondiale. Trois jours à attendre l’incinération puis, le lendemain, l’enterrement des cendres, au milieu des fantômes dans une ville qu’il n’aime pas…

Mon avis : Elias n’aime pas sa « ville natale, beige et gris, pleine d’ennui et de lourdeur, construite sur une colline faite pour dominer et qui pourtant s’enfonce dans l’éternité » (p. 37)… L’auteur non plus ne doit pas aimer la ville, y est-il seulement venu pour y avoir vu la Vienne? Au moins, il est cohérent, c’est toujours de la Vienne et non du Clain qu’il parle (p. 147, 182, 183, 222)… un éditeur qui se respecte aurait dû corriger, ainsi que quelques coquilles (au moins pages 37, 182) et quelques autres incohérences, si l’on veut ancrer un récit dans la réalité, alors il faut vérifier celle-ci, le crématorium de Poitiers n’est pas coincé entre un Bricorama et un Picard surgelé (page 185), il n’est pas loin d’une zone commerciale, mais encore entouré de verdure (ça risque de ne pas durer…)… Et la procédure d’une succession ne permet pas à un petit-fils (ni à personne) d’aller clôturer les comptes de sa défunte grand-mère à la banque… Si l’on passe outre ces détails agaçants, la construction du roman qui alterne les chapitres placés aujourd’hui et l’histoire de la famille sur quatre générations est assez intéressante. Une petite généalogie en annexe aurait aidé à s’y repérer parfois, mais les têtes de chapitre claires permettent de se repérer dans l’espace (en Pologne, à Limoges, à Paris, à Poitiers…) et dans le temps (de 1910 à 2010). L’histoire d’une famille juive, mais aussi des histoires de maladie (le grand-père et la mère d’Elias morts du cancer), maladies qui expliquent mieux la haine du jeune homme envers sa grand-mère que l’histoire familiale.

Logo rentrée littéraire 2012

Ce livre entre dans le cadre du défi 1% de la rentrée littéraire organisé à nouveau cette année par Hérisson.

 

Marzi, petite carpe de Sylvain Savoia et Marzena Sowa

Couverture de Marzi, petite carpe de Sylvain Savoia et Marzena Sowa pioche-en-bib.jpg Logo BD for Women

Le château de Schönbrünn à Vienne en Autriche en 1993, 2, de plus près

Je cherchais une auteure pour le mois de l’Europe centrale organisé par Schlabaya, et oui, je continue la parité en BD, un article auteur masculin, un auteure féminine, c’est Yaneck / Les chroniques de l’invisible qui m’a suggéré cette série, j’ai trouvé ce volume dans une annexe de la médiathèque, dans les bacs des bandes dessinées pour enfants.

Le livre : Marzi, tome 1, Petite carpe de Sylvain Savoia (dessin) et Marzena Sowa (scénario), collection Expresso, éditions Dupuis, 2005, 48 pages, ISBN 978-2800137207.

L’histoire : dans les années 1980 en Pologne, dans une cité d’une ville industrielle. Marzi a 7 ans, partage sa vie avec ses parents mais aussi ses voisins et ses copains de l’immeuble, passe des week-ends ou des vacances à la campagne avec ses grands-parents (des fêtes de Pâques interminables). La vie quotidienne est rythmée par les arrivées au magasin, un seul produit à la fois, une grande queue pour elle, sa mère, son père… Il y a aussi les bêtises de gamins, comme jouer avec les ascenseurs arrêtés à tous les étages… Ou l’arrivée de frigos à l’usine où travaille son père, vendus à tous les ouvriers qui veulent, et que l’on retrouve dans la plupart des appartements après…

Mon avis : une bande dessinée pleine d’humour pour aborder la vie d’une petite fille en Pologne… Une vie d’enfants, avec les bêtises des gamins, mais aussi une vie dans la Pologne soviétique, avec ses contraintes, les queues, la pénurie ou pour quelques heures l’abondance de quelques biens, tous les mêmes pour tout le monde… BD pour enfants? Alors, il faut les aider à décoder, au-delà des petites bêtises quotidiennes, il y a bien plus dans cet album!

Logo 2012 du Top BD des blogueurs Cette BD sera soumise pour le classement du TOP BD des blogueurs organisé par Yaneck / Les chroniques de l’invisible. Mes chroniques BD sont regroupées dans la catégorie pour les BD et par auteur sur la page BD dans ma bibliothèque.