Archives de catégorie : Lecture / autres

Toutes mes lectures, à l’exception des bandes dessinées et des livres écrits par des prix Nobel de littérature, classés à part.

Les insurrections singulières, de Jeanne Benameur

Un livre offert par des copines!!! Vous pouvez (re)lire mes avis sur Laver les ombres et Profanes, de la même auteure, Jeanne Benameur.

Le livre : Les insurrections singulières, de Jeanne Benameur, éditions Actes sud, 2011, 208 pages, ISBN 9782742795307 (lu en édition de poche, Babel n° 1152, 2013, réimprimé 2015, 230 pages, ISBN 9782330014506).

L’histoire : de nos jours dans un pavillon à Montreuil, en banlieue parisienne. Alors que son frère Loïc est devenu professeur, Antoine, après trois premières années d’université et pas mal d’errance, est devenu ouvrier. Aujourd’hui âgé d’une quarantaine d’années, il est en lutte dans son usine qui va fermer et être relocalisée au Brésil ; il vient de se séparer de son amie et de rentrer chez ses parents retraités, père ouvrier, mère au foyer qui désormais tient une mercerie ambulante le dimanche sur un marché. En allant l’aider, il fait la connaissance de Marcel, le bouquiniste, avec qui il va finir par aller à Monlevade, au Brésil, voir l’usine qui va prendre on travail, mais aussi découvrir Jean de Monlevade, « créateur » de la sidérurgie dans ce pays au début du 19e siècle…

Mon avis : le livre comprend deux parties très différentes. Dans la première, il est beaucoup question d’estime de soi et d’une fugue sous l’orage du petit garçon quand il avait 8 ans. La délocalisation d’une activité industrielle, c’est aussi la relocalisation ailleurs, un autre point de vue, abordé dans la deuxième partie, au Brésil, qui mêle la recherche de l’usine (qui devient lusine en un mot) et la rencontre avec une jeune fille qui a hérité du matériel et du talent d’une modiste… transmission de savoir-faire artisanal contre transmission de savoir-faire industriel, ce dernier est abordé par le biais du « carnet d’usine » du père, ou la prise en vidéo par les patrons de gestes des ouvriers… là nous ne sommes plus dans de la « mémoire ouvrière » ou de la transmission façon compagnonnage ou maître / apprenti mais dans du « pillage » (optimisation patronale) de bonnes pratiques. L’auteure ne va peut-être pas aussi loin dans cette idée, mais aborde le sujet à plusieurs reprises par petites touches. J’ai bien aimé ce livre…

Pour aller plus loin : Jeanne Benameur explique en note à la fin du livre qu’elle s’est inspiré de la fermeture d’une usine d’Arcelor-Mittal et de sa visite à l’usine Godin de Guise. Il faut vraiment que je vous montre un jour la restauration du familistère de Guise, dans l’Aisne, en attendant, vous pouvez (re)lire De briques et de sang de François David et Régis Hautière.

Sur Jean [Antoine Félix Dissandes] de Monlevade (Guéret 1791 – Monlevade 1872), il ne semble pas exister beaucoup de bibliographie en français, peut-être au Brésil? Il y a un portrait sur la notice que lui consacre la bibliothèque nationale de France.

Le mobile de Javier Cercas

pioche-en-bib.jpgAprès un gros livre qui m’a ennuyée (Le coma des mortels de Maxime Chattam), parmi les nouvelles acquisitions de la médiathèque, j’ai trouvé ce tout petit livre, dont l’auteur explique à la fin qu’il faisait partie d’un recueil de cinq récits qu’il avait publié en 1987 et sauvé uniquement celui-ci pour une ré-édition légèrement retouchée. Il peut entrer dans la rentrée littéraire 2016.

Le livre : Le mobile de Javier Cercas, traduit de l’espagnol par Aleksandar Grujicic et Elisabeth Beyer, éditions Actes sud, 90 pages, 2016, ISBN 978-2-330-06896-7.

L’histoire : de nos jours dans une ville espagnole (où il y a une usine Seat qui licencie…). Álvaro travaille l’après-midi dans un cabinet d’avocats, il veut s’attaquer le matin à la rédaction d’un roman. Chaque jour, il s’y colle à 9h, commence par la trame, puis s’attaque à la rédaction… et à ses voisins aux occupants de son immeuble qui vont lui servir de modèle, la gardienne, le vieux monsieur qui joue aux échecs (un jeu qu’il doit apprendre pour entrer en contact avec lui), le couple qu’il espionne en les enregistrant via les canalisations de sa salle de bain…

Mon avis : ce court roman (ou cette longue nouvelle) est dense et brillant! En quelques pages, il réussit à brouiller les pistes entre ce qui relève du script, de la vie de l’immeuble, du roman en cours de rédaction… jusqu’à la chute finale. Jusqu’où l’écrivain en herbe peut-il influencer les habitants de son immeuble pour les faire « coller » davantage à la trame de son polar? A l’inverse, jusqu’où la vie de ses voisins va-t-elle nourrir les faiblesses initiales de son roman? En tout cas, ce livre me donne envie de découvrir d’autres ouvrages de Javier Cercas.

Logo rentrée littéraire 2016En 2016, le projet de 1% rentrée littéraire est organisé par Hérisson et Léa.

Le coma des mortels de Maxime Chattam

pioche-en-bib.jpgCela fait un moment que je n’ai pas rédigé d’articles dans ma rubrique lecture… J’ai pourtant quelques livres dont je souhaite vous parler, des gros ou des petits, et aussi quelques bandes dessinées. J’ai trouvé ce livre parmi les nouvelles acquisitions de la médiathèque.

Le livre : Le coma des mortels de Maxime Chattam,  éditions Albin Michel, 2016, 389 pages, ISBN 9782226320780.

L’histoire : à Paris de nos jours. Pierre, la trentaine, a été arrêté… En rentrant chez lui, il a trouvé sa dernière compagne, Constance, assassinée, du sang partout. ET ce n’est pas le premier cadavre trouvé dans son sillages depuis quelques années… Retour en arrière, il cherche un boulot alimentaire pour vivre avec une mystérieuse fille qu’il a rencontrée, Ophélie, le voici ramasseur de la merde des animaux de la ménagerie du jardin des plantes, il se simplifie le travail en droguant les animaux (un peu d’imodium aux pandas, etc.). En arrière plan, le psychiatre qu’il a cessé de voir mais qui le harcèle…

Mon avis : le livre est construit à rebours, après le préambule qui pose la scène du meurtre de Constance, les chapitres sont numérotés de 39 à 1. Je n’avais jamais lu de livres de cet auteur « à succès », comme on dit. J’y ai trouvé pas mal de sexe, de meurtres, de portraits de personnages étranges ou inquiétants, un dîner clandestin au cimetière du Père-Lachaise, un autre dans un grand magasin de nuit, des facilités dans certains personnages, comme le vieil Antoine qui retrouve les objets oubliés par les gens et habite… rue de Padoue (et pour le lecteur qui n’aurait pas compris, il explique le « jeu de mot » 30 ou 40 pages plus loin). Ici ou là apparaissent aussi des idées de lecture, tiens par exemple page 82, je croise à nouveau Chants de Maldoror du comte de Lautréamont, il faut vraiment que j’essaye de me ré-attaquer à ce livre que je n’ai jamais réussi à lire vraiment et qui était au centre de deux spectacles de Scorpène, Réalité non ordinaire et A l’envers,et que j’ai recroisé dans Moi, assassin d’Antonio Altarriba et Keko. Bon, revenons au Coma des mortels, comment dire, s’il y a des passages qui m’ont intéressée, je me suis quand même globalement ennuyée, ai parfois somnolé un peu, bercement des trains aidant (j’ai lu la plus grosse partie entre Poitiers et La Rochelle et retour le week-end dernier, une belle journée où j’ai rencontré Maxime Lemoyne)… mais l’ai quand même terminé, quand j’ai réussi à passer la première centaine de pages (humm… à part Lautréamont, j’ai un autre gros cadavre commencé des dizaines de fois, Ulysse de James Joyce), j’ai du mal à appliquer l’un des droits des lecteurs avancés par Daniel Pennac dans Comme un roman, à savoir abandonner la lecture! Je n’ai même pas passé quelques pages, mais j’en ai lu quelques-unes en diagonale ou en lecture photographique.

Parmi les livres mentionnés au fil des pages, j’ai noté (Maxime Chattam aurait pu mettre plus systématiquement les prénoms des auteurs dans le livre… et ne pas tronquer le titre dans certains cas) :

  • Les chants de Maldoror du comte de Lautréamont
  • Melmoth ou l’homme errant de Charles Robert Maturin
  • L’homme qui rit de Victor Hugo
  • Pourquoi pas de David Nichols
  • D’espoir et de promesse de Françoise Bourdin
  • Crime et châtiment de Fiodor Dostoievki (le relire tous les 5 à 10 ans…)
  • Bilbo le Hobbit de J.R.R. Tolkien

Le dentier du maréchal etc., d’Arto Paasilinna

pioche-en-bib.jpgJ’ai trouvé ce livre parmi les nouvelles acquisitions de la médiathèque. Pour la date de parution, il peut entrer dans la rentrée littéraire 2016, même s’il s’agit en fait de la traduction récente d’un livre paru il y a longtemps en Finlande. Du même auteur, j’ai déjà lu pas mal d’autres livres et je vous ai parlé de Sang chaud, nerfs d’acier.

Le livre : Le dentier du maréchal Madame Volotinen et autres curiosités, d’Arto Paasilinna, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, éditions Denoël, 2016, 240 pages, ISBN : 9782207130179 (parution en Finlande en 1994).

L’histoire : avril 1942, dans le village de Tammela en Finlande. Volomari Volotinen naît en pleine nuit d’orage. Son père collectionnait des vieilleries, mais dix ans plus tard, tout fut perdu dans un incendie, à l’exception d’un curieux objet, un bâillon en bois (pour les amputés) qui était dans la poche de Volomari. Celui-ci jure alors de devenir à son tour collectionneur. De son côté, Laura, de 20 ans son aînée, a été mariée (vendue… pour sa dot, une vache) à un soldat pendant la guerre, échec d’une nuit qui aurait pu devenir une vie! Devenue boulangère, elle rencontre Volorami 20 ans plus tard, jeune étudiant en droit, ivre. Elle paye ses études, s’installe à son compte alors que lui devient agent d’assurance, toujours en quête d’un objet à collectionner.

Mon avis : un livre curieux, le lac Inani y devient une réalité et plus seulement une définition dans une grille de mots croisés! Plaisanterie à part, la collectionnite aigüe mène le collectionneur (et le lecteur) un peu partout en Scandinavie et même au-delà, dans un voyage déjanté (la marque de l’auteur), avec parmi ses prises une vraie guillotine de la Révolution française, les poils pubiens d’un cadavre préhistorique, la clavicule du Christ ou un canon (et ses munitions) qui fera quelques victimes collatérales. Sous ses histoires légères, des chapitres de quelques pages qui pourraient presque être autonomes, pointe la critique du régime soviétique si voisin de la Finlande ou le pillage des restes archéologiques et ethnographiques par les collectionneurs. Je pense que ce n’est pas le livre d’Arto Paasilinna à lire en premier si vous n’avez jamais découvert cet auteur, il faut déjà connaître un peu son style décalé et son humour si particulier pour entrer dans ce voyage également fort arrosé (en alcool) et pas très moral (côté agent d’assurance non plus). J’ai bien aimé!

Logo rentrée littéraire 2016En 2016, le projet de 1% rentrée littéraire est organisé par Hérisson et Léa. I

 

Pas pleurer de Lydie Salvayre

Couverture de Pas pleurer de Lydie SalvayreCe livre avait obtenu le prix Goncourt en 2014, une amie me l’a prêté en version de poche.

Le livre : Pas pleurer de  Lydie Salvayre, éditions du Seuil, 2014, 288 pages, ISBN 9782021116199.

L’histoire : de nos jours… Montse, une vieille dame, la mère de la narratrice, a tout oublié de sa vie sauf quelques mois en 1936 en Espagne. Adolescente dans un village, elle se rebelle contre  sa mère qui cherche le « bon parti » pour un mariage. Quand les « Révolutionnaires » arrivent, parlent de liberté, de partage des terres, ils séduisent son frère aîné, José, et elle décide de partir avec eux « à la ville », à Burgos. Suite à une relation d’une nuit avec un volontaire français des Brigades Internationales, elle tombe enceinte… En réponse à ce récit de Montse, la colère de Georges Bernanos, catholique convaincu, en séjour à Majorque, dénonce la passivité du clergé espagnol face aux exactions des Nationaux (les Franquistes).

Mon avis : Les deux récits se mêlent, alternent. Les passages plus longs de la vie de Montse sont écrits dans une langue haute en couleur, qui reflète l’exil, le mélange de mots espagnols ou « fragnol », avec des néologismes mêlant les deux langues de cette vieille dame exilée – la langue natale fatalement n’a jamais disparu – mais aussi peut-être la tendance de certains malades d’Alzheimer à utiliser un vocabulaire scatologique par levée des inhibitions et qui aboutit donc à l’irruption dans le récit de mots qui peuvent paraître comme « grossiers » mais arrivent très naturellement dans le récit imagé de ces quelques semaines tragiques. J’ai lu un certain nombre de livres autour de la guerre d’Espagne (voir notamment Espagne, Espagne!, de ), elle est cette fois abordée du point de vue d’un village, de ses habitants qui vont se déchirer en quelques semaines autour d’enjeux qui les touchent de près, notamment le partage ou non des terres et des richesses. Le mélange avec le point de vue de Georges Bernanos, en Espagne aussi mais sur l’île de Majorque, m’a d’abord déconcertée, avec le décalage de lieu, de langue, d’enjeu puisque l’on a un notable, intellectuel exilé depuis deux ans pour des raisons financières. Georges Bernanos… un auteur ultra-catholique qui ne m’a jamais vraiment tenté. Membre de l’Action française, mouvement politique à tendance royaliste et d’extrême droite, Georges Bernanos ne m’est pas particulièrement sympathique, mais ce livre m’a donné envie de lire Les grands cimetières sous la lune.

Comment devenir écrivain… de Caryl Férey

pioche-en-bib.jpgCouverture de Comment devenir écrivain quand on vient de la grande plouquerie internationale, de Caryl FéreyJe poursuis ma découverte de l’œuvre de Caryl Férey (voir Mapuche, Les nuits de San Francisco) avec ce livre au titre à rallonge emprunté à la médiathèque.

Le livre : Comment devenir écrivain quand on vient de la grande plouquerie internationale, de Caryl Férey, éditions du Point, 2013, 162 pages, ISBN 9782757833810.

L’histoire : à Montfort-sur-Meu, en Ille-et-Vilaine, au début des années 1970. Le narrateur essaye d’échapper à la tyrannie de son frère, de deux ans son aîné, un peu cancre -ils se retrouvent dans la même classe quand il redouble – , à tester différentes activités sportives. Puis c’est le collège, les quolibets (« pédé » pour ses fréquentations et parce qu’il est hors norme, trop petit), le lycée à Rennes, deux secondes, une première et deux terminales… avant un tour du monde, des tas de petits boulots en attendant de réaliser un rêve, devenir écrivain, passer de la quasi auto-édition à la série noire de Gallimard, le Graal qui paraît inaccessible…

Mon avis : j’avoue que j’ai failli arrêter dès le premier chapitre, une longue longue phrase d’une dizaine de pages sous le titre « l’ennemi » (= le frère)! Le style évolue ensuite, au gré de l’évolution de sa plume, de sa découverte du métier d’écrivain, des doutes, de la nécessité de ré-écrire, encore et encore, le tout avec beaucoup d’humour et de recul, les premières avances calculées en mois de RMI, les espoirs déçus (l’avant-dernier titre des éditions La Baleine avant sa faillite…), la rédaction de scénarios en attendant les réponses des éditeurs -désignés sous des pseudonymes disons… animaliers (Hibou Lugubre, Cheval fougueux*, …) ou affectifs (Gros papa). La vie de l’écrivain vue de l’intérieur, avec recul et humour!

*Cheval fougueux = Aurélien Masson, le jeune directeur de la série noire que j’avais rencontré à Poitiers il y a quelques années, je n’avais pas trop aimé l’un des livres qu’il avait le plus défendu dans les derniers titres qu’il avait édités, Bien connu des services de police de Dominique Manotti.

Treize marches de Kazuaki Takano

pioche-en-bib.jpgCouverture de Treize marches de Kazuaki TakanoJ’ai trouvé ce livre parmi les nouvelles acquisitions de la médiathèque.

Le livre : Treize marches de Kazuaki Takano, traduit du japonais par Jean-Baptiste Flamin, éditions Presses de la Cité, 2016, 362 pages, ISBN 9782258134119.

L’histoire : à Tokyo, au début du XXIe siècle. Shôji Nangô, un gardien de prison qui s’occupe de réinsertion des délinquants et criminels, traumatisé d’avoir participé à deux exécutions capitales, répond à l’annonce d’un avocat qui veut sauver Ryô Kihara, trente-deux ans, dont l’exécution de la peine de mort est imminente. Bien qu’amnésique des faits, il a été condamné pour avoir été retrouvé dix ans plus tôt, ensanglanté, à proximité de la scène du double meurtre de son conseiller en réinsertion et de sa femme. Pour mener à bien son enquête, Shôji Nangô fait libérer en conditionnelle sous sa responsabilité Jun’ichi Mikami, condamné à deux ans de prison pour homicide involontaire et qui, au moment des faits, avait fugué avec son amie de lycée dans la même ville.

Mon avis : avec ce livre, nous entrons dans un monde très différent du nôtre, où le repentir du délinquant – et a fortiori du meurtrier – joue un grand rôle, ainsi que l’indemnisation et le pardon des victimes. Un système avec des libérations conditionnelles et un suivi par des conseillers privés, qui ont le pouvoir de renvoyer pour toujours en prison les personnes qu’ils suivent. L’importance des sceaux – pour authentifier un document, à la place de notre signature – saute aux yeux. Ce roman détaille aussi le processus d’exécution des peines de mort au Japon, sans vraiment la dénoncer clairement, au travers de l’ambiguïté des personnages et de leurs motivations dans cette histoire. Tout se joue sur des symboles : treize marches, celles revenues en flash par le condamné amnésique, mais aussi les treize étapes administratives (avec treize sceaux) à franchir pour exécuter la sentence. Bon, côté polar, je n’ai pas vraiment mordu, mais ce livre m’a éclairé un peu sur la société nippone et ses contradictions face à la justice, à la peine de mort, à la rédemption des coupables, la financiarisation avec des dommages et intérêts exorbitants à payer par le coupable ou sa famille s’il ne peut pas seul. Dommage que certains aspects ne soient pas plus développés, comme le viol dont a été victime une jeune fille, qui l’a brisée psychologiquement, entre les lignes et en quelques pages apparaissent sa détresse et ses tentatives de suicide, sa honte et son impossibilité de porter plainte, qui aurait encore aggravé sa honte. Bref, son statut de victime a été nié, enfin même pas nié, puisque seuls quatre personnes sont au courant, ses trois agresseurs et son petit ami.

Les nuits de San Francisco de Caryl Férey

pioche-en-bib.jpgCouverture de Les nuits de San Francisco de Caryl FéreyAprès avoir lu Mapuche, de Caryl Férey, j’ai emprunté ce petit livre à la médiathèque.

Le livre : Les nuits de San Francisco de Caryl Férey, éditions Arthaud, 2014, 120 pages, ISBN 9782081324756.

L’histoire : de nos jours à San Francisco. Sam, indien Lakota qui a fui depuis longtemps les terres de son peuple après avoir mis une jeune fille enceinte, a erré dans l’Arizona, sombré dans l’alcool, travaillé à Las Vegas avant d’échouer à Los Angeles où il erre dans une ville vidée de ses marginaux. Mais à la nuit tombée, il rencontre une autre âme en peine, Jane, une jeune femme amputée sous le genou et portant une prothèse, qui vient de retenter un shoot après quatre ans de sevrage. Rencontre entre deux destins…

Mon avis : court roman ou longue nouvelle (une grosse centaines de pages si l’on enlève toutes celles sans texte au début, en petit format avec un assez grand interligne), ce livre se lit vite! Il réussit néanmoins à aborder le sort des Indiens d’Amérique, les ravages du chômage et de l’alcool, le viol d’une jeune fille, la drogue, la désintoxication, un accident tragique, ces sans-abris qui deviennent invisibles dans la ville… le tout répété deux fois, du point de vue de Sam puis de celui de Jane. Je vous invite à découvrir ce texte, certes pas gai mais à l’écriture efficace et rythmée…

La moustache, d’Emmanuel Carrère

Couverture de La moustache, d'Emmanuel CarrèreIl y a quelques semaines, dans sa chronique dans Charlie Hebdo, le psychanalyste Yann Diener se basait sur deux livres d’Emmanuel Carrère, et m’a donné envie de les lire. J’ai acheté La moustache en livre de poche d’occasion. Je n’ai pas vu l’adaptation qu’il en a faite au cinéma avec , Emmanuelle Devos et . Du même auteur, je vous ai déjà parlé de D’autres vies que la mienne.

Le livre : La moustache, d’Emmanuel Carrère, éditions POL, 1986, 192 pages, ISBN 2-86744-057-2 [lu en Folio n° 1883, 1987, rééd. 2005, 183 pages].

L’histoire : un jour, une fin d’après-midi plutôt, dans l’appartement d’une ville indéterminée. Alors qu’il prend un bain avant de partir dîner chez des amis, le mari d’Agnès décide de se raser la moustache qu’il porte depuis dix ans, elle l’a donc toujours connu avec. Mais elle ne remarque pas ce changement, pas plus que leurs amis. Au retour, il finit par se fâcher, ce n’est pas sympatique de ne pas avoir remarqué le changement… mais elle lui assure qu’il n’ jamais porté la moustache, il n’a qu’à vérifier avec les photographies de vacances ou auprès de ses collègues du cabinet d’architecte… Et s’il laissait repousser sa moustache ?

Mon avis : la narration, bien qu’à la troisième personne, nous fait entrer de plain pied dans la folie où sombre peu à peu l’homme, avec lui, on finit par douter, y a-t-il un complot, s’est-il rasé la moustache ou ne l’a-t-il jamais portée? Est-il victime de la fatigue, du surmenage, sous la pression d’un projet urgent à rendre au travail? Est-ce sa femme qui a décidé de le rendre fou en se moquant de lui et en complotant? Le lecteur est déstabilisé jusqu’à la fuite à Hong-Kong, où tout bascule définitivement. Un livre à découvrir, très original dans son mode narratif et son approche de la folie… Qui est fou, d’ailleurs? [Pour le rapport au père évoqué dans l’article de Yann Diener, j’attends de lire le deuxième livre pour comprendre].

Une connaissance inutile, de Charlotte Delbo

Couverture de Une connaissance inutile, de Charlotte DelboFrance Inter a rediffusé l’autre jour deux émissions de Zoé Varier de 2013 consacrées à . J’ai saisi l’occasion pour publier cet article rédigé il y a un moment mais que je gardai pour une série d’articles à venir… Après Le convoi du 24 janvier, La mémoire et les jours et Aucun de nous ne reviendra, j’ai continué ma lecture de avec la suite de ce dernier titre également trouvé à la médiathèque de Poitiers qui avait organisé une exposition Autour de Charlotte Delbo [voir aussi Mesure de nos jours].

Le livre : Auschwitz et après, II, Une connaissance inutile, de Charlotte Delbo, Editions de minuit, 1970 (réédition 2013), 186 pages, ISBN 9782707304026.

La quatrième de couverture:

Une connaissance inutile est le troisième ouvrage de Charlotte Delbo sur les camps de concentration. Après deux livres aussi différents par leur forme et leur écriture que Aucun de nous ne reviendra et Le convoi du 24 janvier, c’est dans un autre ton qu’on lira ici Auschwitz et Ravensbrück On y lira plus encore une sensibilité qui se dévoile à travers les déchirements. Si les deux précédents pouvaient apparaître presque impersonnels par leur dépouillement, dans celui-ci elle parle d’elle. L’amour et le désespoir de l’amour – l’amour et la mort ; l’amitié et le désespoir de l’amitié – l’amitié et la mort ; les souffrances, la chaleur de la fraternité dans le froid mortel d’un univers qui se dépeuple jour à jour, les mouvements de l’espoir qui s’éteint et renaît, s’éteint encore et s’acharne…

Mon avis: dans ce volume, Charlotte Delbo revient sur son arrestation, la détention à la prison de la Santé, l’adieu aux hommes qui seront fusillés (ceux qui ont mené l’attentat du 21 mai 1942 au 4 rue de Buci), le séjour à Romainville, le trajet, Auschwitz-Birkenau, le kommando de Rajsko, l’évacuation à Ravensbruck. Curieusement, elle ne parle pas de la montre qu’elle a réussi à garder et qui fut d’un grand soutien pour ses co-détenues du convoi du 24 janvier, épisode dont parle , la mère de , dans Convoi vers l’est, où elle aborde aussi les pièces de théâtre montées au fort de Romainville. La phase la plus dure, celle des premiers mois à Auschwitz-Birkenau, est assez rapidement abordée. Le livre est partagé en chapitres courts, en prose ou en vers (très agréables à lire malgré le sujet), qui chacun rapportent un événement : la soif, qui se termine par l’absorption d’un seau complet grâce à ses co-détenues, les maladies, le quartier des malades (Revier), la mémorisation des dates de décès des compagnes du convoi, la procuration d’un tube de dentifrice (grâce à une jeune juive affectée aux Effekts, c’est-à-dire au tri des affaires des déportées exterminées, en court sursis, vêtues d’habits civils et non de la tenue rayée, mieux nourries). Le kommando de Rajsko, où était expérimenté l’acclimatation de plantes, où un petit groupe finit par se retrouver grâce à l’une d’elles, chimiste, est largement développé, avec ce qui a permis de survivre plus facilement, Eva, chargée de dessiner les plantes, façon planches botaniques, et qui représente aussi des fleurs, un ubuesque noël 1942 où françaises et polonaises ont réussi à organiser un « festin » (avec cigarettes et bières volées ici et là), le montage du malade imaginaire (avec décor et costumes après avoir reconstitué le texte), l’évacuation vers Ravensbrück, par un train ordinaire de voyageur, l’occasion non saisie d’évasion à Berlin, la vie à Ravensbrück avec le « commerce » organisé par les tsiganes, le retour par la Suède. Au passage, quelques phrases ici et là montrent, par des exemples pris dans la guerre du Vietnam (livre publié en 1960), que le « plus jamais ça » n’est qu’une illusion. Un témoignage à lire absolument!

Pour aller plus loin:

Voir le site de l’Association « Les Amis de Charlotte Delbo »

Revoir mon article sur l’exposition Autour de Charlotte Delbo à Poitiers, les mots-clefs ci-dessous et notamment ceux sur les , et plus largement sur la … Revoir aussi L’empereur d’Atlantis, un opéra écrit dans un camp de concentration de Terezin, écrit par Viktor Ullmann avec un livret de Peter Kien, et de nombreux liens dans mon article sur Parce que j’étais peintre de Christophe Cognet, sur la peinture dans les camps de concentration.

Quelques pistes de lecture:

Le convoi du 24 janvier, La mémoire et les jours, Aucun de nous ne reviendra, Une connaissance inutile, Mesure de nos jours, de Charlotte Delbo

Les naufragés et les rescapés de Primo Levi

– Maus, de Art Spiegelman, tome 1 : mon père saigne l’histoire, et tome 2 : Et c’est là que mes ennuis ont commencé, témoignage en bande dessinée sur la déportation de ses parents

Le wagon d’Arnaud Rykner, histoire d’un convoi parti de Compiègne pour Dachau

La vie en sourdine de David Lodge, roman où il aborde un voyage à Auschwitz-Birkenau