Archives par étiquette : autobiographie

De toutes mes forces, de Chad Chenouga

Ce week-end, je suis allée voir De toutes mes forces, réalisé par Chad Chenouga sur un scénario qu’il a co-écrit avec Christine Paillard. Il s’agit d’un film en grande partie autobiographique.

L’histoire : à Paris de nos jours. Nassim [Khaled Alouach] est élève en première ES dans un lycée parisien. De retour d’un week-end avec des copains, il trouve sa mère décédée, elle qui était droguée et au bord de la folie depuis longtemps. Overdose accidentelle ou suicide alors qu’il lui avait laissé un peu plus de médicaments que d’habitude? Personne ne veut lui répondre. Ses oncle et tante ayant refusé de l’accueillir chez eux, il est placé dans un foyer de banlieue, à 40 minutes de trajet de son lycée. Les relations sont tendues avec les éducateurs, la directrice Mme Cousin [Yolande Moreau] et ses nouveaux camarades cabossés par la vie. Il trouve un peu de réconfort avec Zawady [Jisca Kalvanda], élève en première année de médecine avec qui il échange la révision du concours contre des explications en mathématique… car au foyer, l’idée fixe des adultes est de l’inscrire dans un lycée professionnel plus proche du foyer et les autres résidents ne sont pas « intéressés » par les études.

Mon avis : Nassim doit faire face au déracinement, lui qui était complètement libre avec sa mère folle ne peut plus sortir comme il veut pour voir ses amis de lycée, se voit confisquer son téléphone portable (certes en punition pour avoir fait le mur), n’a pas de réponse sur la cause de la mort de sa mère (est-il involontairement responsable de son suicide ou s’agit-il d’une overdose accidentelle?) ni de prise en charge de son deuil difficile. Les foyers gérés par l’aide sociale à l’enfance diffèrent désormais beaucoup d’un département à l’autre. Il est probable qu’il en reste qui continuent à vouloir empêcher les enfants hébergés de choisir leur voie d’études, à faire du chantage au dossier personnel qui leur colle à la peau et les accompagne partout, mais qu’ils sont bien les seuls à ne pas pouvoir lire (la loi sur l’accès aux documents administratifs nominatifs devrait pourtant s’appliquer, même pour des mineurs)… Comme dans Divines, de Houda Benyamina, il y a dans ce film, outre Khaled Alouach, l’acteur principal omniprésent et très bon, et Jisca Kalvanda (l’étudiante en médecine), de jeunes acteurs qui font fonctionner ce film, tant parmi les amis du lycée parisien que parmi les jeunes du foyer. Les éducateurs ou les parents de l’un de ses camarades de classe ont des petits rôles, le seul rôle d’adulte un peu important revient à une Yolande Moreau tout ébouriffée, qui joue sur la corde raide entre la mère fouettard à quelques semaines de la retraite et la mère de substitution de ces adolescents paumés et/ou cabossés par la vie, même si elle ne se révolte pas contre le système. Il y a aussi quelques scènes très belles, comme les feuilles de papier enflammées qui volent dans la nuit… Allez voir ce film, mais plutôt si vous n’avez pas le cafard parce que je ne le trouve vraiment pas optimiste.

Pyongyang de Guy Delisle

Dans le contexte international actuel, je vous conseille la lecture de cette bande dessinée et remets à la une cet article du 15 janvier 2010.

Couverture de Pyongyang de Guy Delisle pioche-en-bib.jpgJe lis dans le désordre les chroniques de Guy Delisle… Après avoir lu les Chroniques birmanes, c’est Pyongyang que j’ai trouvé à la médiathèque. Il me reste à lire Shenzhen. [Depuis, j’ai aussi lu Chroniques de Jérusalem].

Le livre : Pyongyang, de Guy Delisle, L’association, 176 pages, 2003, ISBN 978-2-84414-113-7 .

L’histoire : Guy Delisle se retrouve pour deux mois en Corée du Nord, à Pyongyang, où il va relayer une animatrice (de dessins animés). Il s’agit pour eux de contrôler l’animation des dessins animés qui coulent par dizaines chaque semaine dans le tuyau cathodique pour la paix des parents. Ils vérifient le rythme, que les dessins correspondent à ce qui est demandé. Voilà la partie professionnelle. Côté vie tout court, les étrangers sont regroupés dans trois hôtels, froids et avec de l’électricité seulement à certains étages. Pas question de sortir sans être accompagné d’un guide et d’un interprète, pas question de refuser les visites des monuments à la gloire des dirigeants. Mais il y a quand même la fête des expatriés des ONG chaque vendredi, une salle de billard, l’auteur qui refuse de prendre le minibus mis à sa disposition et qui souhaite rentrer à pied, au grand damne de son guide.

Mon avis : je ne savais vraiment pas que « la plus grande chaîne française » sous-traitait la production de ses dessins animés même plus en Chine (voir Shenzhen), mais dans un pays où c’est encore moins cher, la Corée du Nord. Comme dans les chroniques birmanes, l’attitude des expatriés et des humanitaires face à un pouvoir totalitaire est montré sans complaisance. Vraiment, un reportage illustré très instructif, et comme j’aime bien ce graphisme en noir et blanc, c’est encore mieux !

Logo du classement BD de Yaneck Cette BD sera soumise pour le classement du TOP BD des blogueurs organisé par Yaneck / Les chroniques de l’invisible. Mes chroniques BD sont regroupées dans la catégorie pour les BD et par auteur sur la page BD dans ma bibliothèque.

L’arabe du futur, de Riad Sattouf, tomes 1 à 3

J’ai lu le tome 3 chez mon père, les deux premiers tomes il y a déjà un bon moment… je pensais vous en avoir parlé, mais en fait, j’ai juste mentionné dans mon avis sur Le grand A, de Xavier Bétaucourt et Jean-Luc Loyer (très complémentaire du film Chez nous, de Lucas Belvaux), qu’il fallait que je rédige mon avis… Voici donc les trois tomes d’un coup! Le tome 1 avait reçu le Fauve d’or au festival de la bande dessinée d’Angoulême en 2015.

Les livres : L’arabe du futur, de Riad Sattouf, Allary éditions, tome 1 Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984), 2014, 160 pages, ISBN 9782370730145 ; tome 2 Une jeunesse au Moyen-Orient (1984-1985), 2015, 160 pages, ISBN 9782370730541 ; tome 3 Une jeunesse au Moyen-Orient (1985-1987), 2016, 160 pages, ISBN 9782370730947.

L’histoire : Le petit Ryad, tout blondinet, est né d’une mère bretonne (Clémentine) et d’un père syrien (Abdel-Razak) qui ont fait leurs études à la Sorbonne. Ce dernier trouve un poste de professeur à Tripoli en Libye de Kadhafi. En 1984, la famille, agrandie d’un petit frère, déménage dans le village natal du père, à Ter Maaleh, près de Homs en Syrie. Enfance rude avec ses cousins, à l’école, tentatives d’agriculture du père, blues de la mère qui voudrait rentrer en Bretagne (ou au moins habiter en ville, à Damas, plutôt que dans ce village paumé) plus longtemps que les deux semaines de vacances annuelles, la tension monte peu à peu jusqu’à la naissance du troisième enfant…

Mon avis : chaque album prend le temps d’exposer le propos, avec des planches aux dessins assez simples, des cases à la mise en page assez « rigide », avec de grands aplats monochromes où les couleurs qui dominent sont liées au pays, bleu pour la France, jaune et orange (avec des touches de vert) pour la Libye, rose et rouge pour la Syrie. Du côté de l’histoire, il rend bien le partage entre sa mère qui s’ennuie et sacrifie sa vie au père, qui lui rêve de panarabisme et de devenir un notable dans son village… et si possible plus loin! Ses sorties avec le cousin influent sont mémorables, en tout cas ont assez marqué le petit Ryad pour qu’il le rapporte de cette façon! Il faut dire qu’il grandit d’un album à l’autre, que de petit garçon soumis qui veut être premier de la classe en échappant aux châtiments corporels du maître, il est passé à une réflexion propre, dans le tome 3, il commence à s’interroger, tiraillé par les tensions entre ses parents. La naissance du troisième enfant en France lui fait découvrir une école très différente de celle qu’il a connue en Syrie! Je vous recommande la lecture de ces trois albums… en attendant la suite!

 

Pas pleurer de Lydie Salvayre

Couverture de Pas pleurer de Lydie SalvayreCe livre avait obtenu le prix Goncourt en 2014, une amie me l’a prêté en version de poche.

Le livre : Pas pleurer de  Lydie Salvayre, éditions du Seuil, 2014, 288 pages, ISBN 9782021116199.

L’histoire : de nos jours… Montse, une vieille dame, la mère de la narratrice, a tout oublié de sa vie sauf quelques mois en 1936 en Espagne. Adolescente dans un village, elle se rebelle contre  sa mère qui cherche le « bon parti » pour un mariage. Quand les « Révolutionnaires » arrivent, parlent de liberté, de partage des terres, ils séduisent son frère aîné, José, et elle décide de partir avec eux « à la ville », à Burgos. Suite à une relation d’une nuit avec un volontaire français des Brigades Internationales, elle tombe enceinte… En réponse à ce récit de Montse, la colère de Georges Bernanos, catholique convaincu, en séjour à Majorque, dénonce la passivité du clergé espagnol face aux exactions des Nationaux (les Franquistes).

Mon avis : Les deux récits se mêlent, alternent. Les passages plus longs de la vie de Montse sont écrits dans une langue haute en couleur, qui reflète l’exil, le mélange de mots espagnols ou « fragnol », avec des néologismes mêlant les deux langues de cette vieille dame exilée – la langue natale fatalement n’a jamais disparu – mais aussi peut-être la tendance de certains malades d’Alzheimer à utiliser un vocabulaire scatologique par levée des inhibitions et qui aboutit donc à l’irruption dans le récit de mots qui peuvent paraître comme « grossiers » mais arrivent très naturellement dans le récit imagé de ces quelques semaines tragiques. J’ai lu un certain nombre de livres autour de la guerre d’Espagne (voir notamment Espagne, Espagne!, de ), elle est cette fois abordée du point de vue d’un village, de ses habitants qui vont se déchirer en quelques semaines autour d’enjeux qui les touchent de près, notamment le partage ou non des terres et des richesses. Le mélange avec le point de vue de Georges Bernanos, en Espagne aussi mais sur l’île de Majorque, m’a d’abord déconcertée, avec le décalage de lieu, de langue, d’enjeu puisque l’on a un notable, intellectuel exilé depuis deux ans pour des raisons financières. Georges Bernanos… un auteur ultra-catholique qui ne m’a jamais vraiment tenté. Membre de l’Action française, mouvement politique à tendance royaliste et d’extrême droite, Georges Bernanos ne m’est pas particulièrement sympathique, mais ce livre m’a donné envie de lire Les grands cimetières sous la lune.

Comment devenir écrivain… de Caryl Férey

pioche-en-bib.jpgCouverture de Comment devenir écrivain quand on vient de la grande plouquerie internationale, de Caryl FéreyJe poursuis ma découverte de l’œuvre de Caryl Férey (voir Mapuche, Les nuits de San Francisco) avec ce livre au titre à rallonge emprunté à la médiathèque.

Le livre : Comment devenir écrivain quand on vient de la grande plouquerie internationale, de Caryl Férey, éditions du Point, 2013, 162 pages, ISBN 9782757833810.

L’histoire : à Montfort-sur-Meu, en Ille-et-Vilaine, au début des années 1970. Le narrateur essaye d’échapper à la tyrannie de son frère, de deux ans son aîné, un peu cancre -ils se retrouvent dans la même classe quand il redouble – , à tester différentes activités sportives. Puis c’est le collège, les quolibets (« pédé » pour ses fréquentations et parce qu’il est hors norme, trop petit), le lycée à Rennes, deux secondes, une première et deux terminales… avant un tour du monde, des tas de petits boulots en attendant de réaliser un rêve, devenir écrivain, passer de la quasi auto-édition à la série noire de Gallimard, le Graal qui paraît inaccessible…

Mon avis : j’avoue que j’ai failli arrêter dès le premier chapitre, une longue longue phrase d’une dizaine de pages sous le titre « l’ennemi » (= le frère)! Le style évolue ensuite, au gré de l’évolution de sa plume, de sa découverte du métier d’écrivain, des doutes, de la nécessité de ré-écrire, encore et encore, le tout avec beaucoup d’humour et de recul, les premières avances calculées en mois de RMI, les espoirs déçus (l’avant-dernier titre des éditions La Baleine avant sa faillite…), la rédaction de scénarios en attendant les réponses des éditeurs -désignés sous des pseudonymes disons… animaliers (Hibou Lugubre, Cheval fougueux*, …) ou affectifs (Gros papa). La vie de l’écrivain vue de l’intérieur, avec recul et humour!

*Cheval fougueux = Aurélien Masson, le jeune directeur de la série noire que j’avais rencontré à Poitiers il y a quelques années, je n’avais pas trop aimé l’un des livres qu’il avait le plus défendu dans les derniers titres qu’il avait édités, Bien connu des services de police de Dominique Manotti.

Profession du père, de Sorj Chalandon

pioche-en-bib.jpgCouverture de Profession du père, de Sorj ChalandonEn attendant la nouvelle rentrée littéraire (nouveau défi organisé par Hérisson par en vue?), j’ai lu un roman salué lors de celle de 2015, c’est la première fois que je lisais un livre de Sorj Chalandon, dont je lis les critiques cinéma chaque semaine dans Le Canard enchaîné. J’ai emprunté ce livre à la médiathèque.

Le livre : Profession du père, de Sorj Chalandon, éditions Grasset, 320 pages, 2015, ISBN 9782246857136.

L’histoire : dans les années 1960, quelque part dans une ville de province. Émile, 12 ans, a un père qui a plein de métiers, à l’entendre… Que répondre dans la case « profession du père », sur la fiche du collège? Champion du monde de judo, prêtre, agent secret, ami intime de De Gaulle?Et qui est ce mystérieux parrain américain? La vie du petit garçon n’est pas simple, entre entraînement pour la cause de l’OAS (allant jusqu’à lui faire prendre des risques pour déposer des lettres anonymes) et punitions qui vont au-delà de la maltraitance… Qu’est devenu ce petit garçon, comment s’en est-il sorti?

Mon avis : le roman (autobiographique) parle avec légèreté et beaucoup d’humour des « missions » confiées par ce père mythomane à son jeune fils, mais on souffre avec lui dans l’armoire où il est enfermé, puni, au pain et à l’eau, avec la mère au minimum complice passive du bourreau… quoiqu’elle encaisse aussi sa part de la violence du mari. Un fils chassé de chez ses parents le jour de ses 18 ans (ils déménagent en lui laissant le dernier mois dans l’ancien appartement). Il faut attendre que ce père devienne vieux, incontrôlable, enfin enfermé à l’hôpital psychiatrique pour que le fils fasse admettre à sa mère la folie de ce père qui a pourri leurs deux vies. Que lui aussi admette quelque part cette terrible emprise du père, pour lequel il était prêt à tout faire, pour une parcelle d’amour (ou juste d’une levée de punition?). La folie qui a aussi eu des conséquences tragiques pour l’un de ses camarades de classe, mais ça, je vous laisse le découvrir en lisant ce roman poignant!

Les bannis de Laurent Carpentier

pioche-en-bib.jpgCouverture de Les bannis de Laurent CarpentierUn livre trouvé parmi les nouvelles acquisitions de la médiathèque.

Le livre : Les bannis de Laurent Carpentier, éditions Stock, 276 pages, 2015, ISBN 9782234079212.

L’histoire : 2008 (sans doute, pour le premier chapitre). Insomniaque, fâché depuis des années avec sa femme, malade, le vieux Maurice se lève tôt pour partir dans sa vieille Renault 10 pour rendre visite au cimetière à sa fille Jacqueline, morte trop tôt d’un cancer du sein, et aller voir le médecin. Il n’y arrivera jamais… mais par son histoire qui se ferme, il ouvre l’histoire d’une large famille, qui vous mènera à Saint-Jean-Kermaniel, en Bretagne, sur le plateau de Lannemezan, du Jura aux Pyrénées, à Picpus, à Bucarest, à Istanbul…

Mon avis : pour son premier roman, Laurent Carpentier, grand reporter au journal Le Monde, a choisi de raconter l’histoire de sa famille au sens large, grands-parents, parents, oncles, tantes, cousins, chacun de ces personnages étant le centre d’un chapitre de quelques pages (de 3 ou 4 jusqu’à une vingtaine de pages). C’est donc petit à petit que l’on reconstitue l’histoire globale, passant de l’un à l’autre, croisant l’un, l’autre, suivant le point de vue choisi pour le chapitre en cours. Vous y croiserez des médecins (beaucoup), des juifs, des athées, et… des communistes (canal historique ou canal trotskyste)! Il y a aussi beaucoup d’exils… des bannis pour leur religion (la branche juive), par leur religion (la bretonne qui a osé vivre « dans le péché »), par leur parti politique (purge communiste). Comme dans toutes familles, il y a le vrai, le non-dit, la vérité qui peut tourner au mythe, les secrets, parfois lourds à porter. La forme choisie par Laurent Carpentier retrace sans doute les méandres qui l’ont lui-même amené à reconstituer cette histoire familiale pour arriver à l’intégrer et littéralement « vivre avec », mais n’est pas pesante pour le lecteur, bien au contraire. J’ai beaucoup aimé ce roman que je vous recommande…

Juste un petit bémol, à nouveau pour l’éditeur, s’il vous plaît, messieurs les éditeurs, choisissez des papiers et des encres qui ne laissent pas voir le texte sur la page au dos! C’est très pénible à lire avec des problèmes visuels, et j’ai été obligée de sortir ma caméra en utilisant un traitement des images pour enlever les lettres parasites qui ressortaient et venir à bout du livre.

Logo rentrée littéraire 2015

Ce livre entre dans la catégorie roman pour le défi de la rentrée littéraire organisé par Hérisson.

Ce que j’ai voulu taire de Sándor Márai

pioche-en-bib.jpgCouverture de Ce que j'ai voulu taire de Sándor MáraiBien que l’auteur se soit suicidé en 1989, ce titre faisait partie de la rentrée littéraire 2014.  Je l’ai trouvé à la médiathèque et l’ai lu pendant mes vacances. Du même auteur, voir aussi mon avis sur L’héritage d’Esther.

Le livre : Ce que j’ai voulu taire de Sándor Márai, traduit du Hongrois par Catherine Fay, éditions Albin Michel, 2014, 208 pages, ISBN 9782226312389.

L’histoire : 12 mars 1938. L’Allemagne nazie annexe l’Autriche. 31 août 1948, alors que le pays est devenu un satellite de l’URSS, Sándor Márai et sa famille quittent la Hongrie. Ces mémoires se concentrent surtout sur la montée de l’extrême droite, notamment dans la classe « moyenne supérieure », dans les années 1930 et sur le souvenir de l’écrivain sur cette journée qui allait marquer l’histoire, l’Anschluss », mais qu’il a vécue comme une journée banale, avec son article de 35 lignes à rendre au quotidien où il écrivait alors. Des considérations sur la place des juifs dans la société hongroise – 10% de la population -, la corruption qui leur permit de se maintenir pendant quatre ans grâce à des prête-noms, le découpage des Balkans après la première Guerre mondiale. La période communiste est en revanche à peine abordée.

Mon avis : ce livre est un recueil des mémoires de Sándor Márai, dernier volet inédit des Confessions d’un bourgeois, présumé perdu, retrouvé au début des années 2000 (bien après le suicide de son auteur) et publié en 2013 en Hongrie. L’édition garde d’ailleurs les passages raturés par l’auteur, il ne s’agit pas d’une version définitive et selon la traductrice, il manque probablement des pages, ce qui ne serait pas étonnant car il y a très peu de choses sur la période 1945-1948. Dans le contexte de l’actualité brûlante avec les migrants en Hongrie, ou de ces dernières années avec la déferlante d’extrême-droite sur ce pays, il est très utile d’avoir des clefs de compréhension supplémentaires de cet intellectuel né en 1900 et à la mode à la fin des années 1930. Il replace dans leur contexte les conséquences du traité de Versailles et des différents accords internationaux qui ont abouti au découpage des pays des Balkans, qui font que la minorité germanophone de Transylvanie se retrouve en Roumanie (minorité à laquelle appartient Herta Müller, prix Nobel de littérature, qui en a parlé dans ses livres et notamment dans La bascule du souffle), des locuteurs hongrois en Tchécoslovaquie (sa ville natale était de l’autre côté de la frontière), etc., à l’origine de tensions dans cette région jusqu’à la guerre de Bosnie (voir Šoba et Goražde de ) ou qui pourrait à nouveau exploser avec la Macédoine et la Grèce. Sándor Márai montre aussi comment la Hongrie, qui comptait 10% de population juive, a basculé vers l’extrême droite avant même l’Anschluss, notamment la classe moyenne, comment celle-ci bascule dans l’anti-sémitisme mais aussi comment, paradoxalement, les juifs d’Europe y ont trouvé un relatif refuge jusqu’en 1944. Même s’il apparaît assez clairement que ce texte n’est pas toujours abouti et aurait probablement été remanié par son auteur avant publication, il devrait être lu par chacun et surtout par nos soit-disant grosses têtes politiques pour éclairer la situation actuelle des migrants notamment en Hongrie avec l’affrètement de trains pour se « débarrasser du problème » ou l’érection de la clôture de la honte (« de protection » comme ils disent???) en Bulgarie…

Les boîtes en carton de Tom Lanoye

Couverture de Les boîtes en carton de Tom Lanoyepioche-en-bib.jpgUne amie m’avait recommandé un autre titre de cet auteur (La langue de ma mère) mais il n’est pas au catalogue de la médiathèque, j’ai donc pris ce titre en attendant qu’il soit (peut-être?) acheté…

Le livre : Les boîtes en carton de Tom Lanoye, traduit du néerlandais (Flandre) par Alain van Crugten, éditions de la Différence, 2013, 160 pages, ISBN 9782729120122.

L’histoire : au début des années 1970, en Belgique néerlandophone. Alors qu’il a une douzaine d’années, il est inscrit par sa mère à une colonie de vacances organisée et payée par Les Mutualités Chrétiennes, qui fournissent même la « boîte en carton », un carton à plier qui fera office de valise, la même pour chaque participant, histoire qu’il n’y ait pas de distinction sociale. Sa vie à la maison, sa mère, sa sœur, sa tante (que de femmes!), et la colonie de vacances, la découverte du corps d’un autre colon, qu’il fantasme… Quelques années plus tard, il retrouve ce compagnon de colonie et participe avec lui à un voyage scolaire en Grèce. Déclarera-t-il sa flamme ? Connaîtra-t-il l’amour avec ce jeune homme ?

Mon avis : dans ce roman à fort caractère autobiographique, traduit en français plus de dix ans après sa parution en Belgique, Tom Lanoye n’hésite pas à faire de nombreuses digressions (sa mère jetant la friteuse en flammes et se brûlant gravement pour éviter à la maison de prendre feu, les nationalistes flamands, le milieu ultra-catholique, etc.) avant de revenir à son sujet principal, le récit de ce voyage scolaire où il connut son premier amour homosexuel. L’ensemble est narré avec beaucoup de recul et d’humour -quelques pages à ne pas rater sur le voyage en Grèce-, même s’il raconte en de brefs mais explicites passages ses fantasmes et ses masturbations après le retour de colonie. Le récit met également en avant les regards, les gestes, bref, la communication non-verbale entre les deux garçons. Je vais essayer de trouver La langue de ma mère, si l’écriture est aussi intéressante que pour cette première découverte, le thème (la mère victime d’un AVC qui « perd sa langue ») devrait être moins compliqué que la lecture de descriptions de masturbation masculine, même si rien n’empêche de sauter une page lors de la lecture d’un livre, car la majorité du livre est consacré à autre chose.

Logo de Octobre, le mois FritissimeIl y a quelques années, ce titre aurait eu toute sa place dans le défi Octobre fritissime, littérature et patrimoine du Benelux..

Les mots qu’on ne dit pas, de Véronique Poulain

pioche-en-bib.jpgCouverture de Les mots qu'on ne dit pas, de Véronique PoulainCe titre faisait partie des livres recommandés pour cet été par le magazine Causette. Je l’ai trouvé à la médiathèque.

Le livre : Les mots qu’on ne dit pas, de Véronique Poulain, éditions Stock, 2014, 144 pages, ISBN 9782234078000.

L’histoire : ses parents sont nés juste après-guerre, sourds tous les deux, la mère de naissance, comme son oncle, son père suite à une méningite contractée bébé. Ils se sont rencontrés à un bal à Paris, où leurs propres parents sont venus, pour qu’ils aient la meilleure éducation, ont eu une fille, Véronique, entendante… Elle passe ses premiers mois en nourrice, puis ses grands-parents, qui habitent au-dessus de chez les parents, la prenne avec eux, elle navigue entre le mode des entendants et ses parents sourds, en joue, en soufre, s’adapte dans les deux cultures…

Mon avis : un livre très court, 144 pages, dont au moins un tiers de vide (chapitres de deux ou trois pages, avec de grands blancs au début et souvent à la fin). Ses parents et son oncle sont très « engagés » dans le monde des sourds, la reconnaissance de la langue et la « fixation » du dictionnaire. Mais elle parle surtout des stratégies de l’enfant, de ses cousins aussi, surtout sa cousine Ève, pour s’adapter et grandir dans cette double culture, la difficulté de vivre avec des sourds (bruyants!), le regard sur le handicap, le manque d’efforts de la société pour comprendre ses parents, de ses camarades de classe… Elle oscille entre la fierté de la double culture, parfois la honte quand ses parents ne comprennent qu’ils font un bruit inadapté en société, rapporte souvent le cocasse des situations. Un beau témoignage!

Logo rentrée littéraire 2014Ce livre entre dans le cadre du défi 1% de la rentrée littéraire organisé à nouveau cette année par Hérisson (il reste quelques jours pour la rentrée 2014!).