Archives par étiquette : émigration

L’autre côté de l’espoir de Aki Kaurismäki

Ma sortie cinéma du week-end a été pour L’autre côté de l’espoir de Aki Kaurismäki ; vous pouvez aussi (re)lire mon avis sur Le Havre, qui passera ce mercredi sur Arte… Il a reçu l’ours d’argent au dernier festival de Berlin.

Le film : à Helsinki de nos jours. Khaled  [Sherwan Haji] émerge de la cale à charbon d’un ferry ; jeune émigré syrien, après une bonne douche, il se rend au commissariat pour déposer une demande d’asile, et se retrouve en centre d’accueil, où il se lie d’amitié avec Nyrhinen [Janne Hyytiäinen], un Irakien qui patiente depuis plus longtemps que lui. De son côté, Wikhström [Sakari Kuosmanen], la cinquantaine, quitte sa femme alcoolique, revend son stock de chemises, fait fructifier son capital au poker et rachète un restaurant qui vivote… Débouté du droit d’asile, parce que même si toute sa famille a été tuée dans un bombardement, sauf sa sœur dont il a été séparé et qu’il a cherché en vain, Alep n’est plus considéré comme dangereuse (le jour même du bombardement d’un hôpital), Khaled prend la fuite et est recueilli par Wikhström.

Mon avis : ce film casse l’image de la Finlande hospitalière, le rendu du jugement de reconduite à la frontière turque, mis en perspective avec l’actualité télévisée à Alep, est mis en scène de manière très surréaliste par Aki Kaurismäki. Il contrebalance les attaques des groupes d’extrême droite, soit par l’indifférence du chauffeur de bus, soit par la réaction plus forte d’un groupe de musiciens d’un certain âge. La gestion du restaurant relève de la grande improvisation, avec un personnel qui, pas payé par l’ancien patron, avait pris des habitudes ses aises, peut-être pas si grave que ça après la visite des services de l’hygiène 😉 Ces petites touches d’humour permanentes, le fond de musique rock des années 1960, détendent en permanence l’ambiance. Des rencontres fortuites (un marin, une employée du centre d’accueil, le choix du local à ordures du restaurant), des petits gestes permettent à Khaled de survivre dans la capitale finlandaise où il a amerri par hasard. Un film plein d’humanité…

Première personne du singulier de Patrice Franceschi

pioche-en-bib.jpgCouverture de Première personne du singulier de Patrice FranceschiJ’ai trouvé ce recueil, qui a reçu le prix Goncourt des nouvelles en 2015, parmi les nouvelles acquisitions de la médiathèque.

Le livre : Première personne du singulier de Patrice Franceschi, éditions du Seuil, collection Points, 2015, 197 pages, ISBN 9782757849736.

Les histoires : Noël 1884. Le capitaine Flaherty a disparu dans une tempête… retour sur sa carrière dans Un fanal arrière qui s’éteint. En mai 1940, en pleine débâcle et alors que les soldats fuient les uns après les autres, le sous-lieutenant Pierre Vernaud reçoit l’ordre de tenir pendant 24h le Carrefour 54 pour ralentir l’avancée allemande. Au début 2013, un journal de Syndney reçoit une information qui pourrait relancer l’enquête sur le Naufrage du lieutenant Wells dix ans plus tôt au large de l’Italie. Le 22 novembre 1943, deux résistants, Madeleine et Pierre-Joseph, chacun avec un enfant, se rencontrent sur le quai de la gare devant ce qui sera Le Train de six heures quinze.

Mon avis : j’ai beaucoup aimé ces quatre nouvelles, où l’auteur a glissé de petits renvois de l’une à l’autre : à la fin du Naufrage du lieutenant Wells le rédacteur en chef a entendu parlé de la mort tragique d’un capitaine il y a longtemps (Un fanal arrière qui s’éteint) ; au début du Train de six heures quinze, Madeleine est la cousine d’un héroïque sous-lieutenant du 101e régiment d’infanterie (Carrefour 54). Les descriptions des deux naufrages sont particulièrement réussies, impossible de fermer le livre au milieu de la tempête qui s’achèvera par la mort du capitaine Flaherty. Dans chaque nouvelle, le personnage principal doit prendre une décision importante qui décidera de son destin, au sacrifice de sa vie, jusqu’à se suicider ou s’exiler sur un îlot isolé. Le Naufrage du lieutenant Wells est le plus ancré dans l’actualité, avec un lieutenant qui ne supporte pas que le capitaine du cargo sur lequel il est refuse de ralentir et de se porter au secours d’une embarcation pleine de migrants, pour éviter les complications (et le temps perdu), l’équipage cosmopolite approuve le capitaine. Une situation qui hélas s’est déjà produite en Méditerranée ou dans l’océan Indien. A découvrir… et de mon côté, je lirai probablement d’autres ouvrages de Patrice Franceschi.

Dheepan, de Jacques Audiard

Affiche de Dheepan, de Jacques AudiardJe suis allée voir Dheepan, le dernier film de Jacques Audiard, palme d’or à Cannes en 2015 (revoir Un prophète, De rouille et d’os).

Le film : il y a quelques années, dans un camp de réfugié. Dheepan [Antonythasan Jesuthasan], ancien combattant des Tigres Tamouls, au Sri Lanka, a perdu toute sa famille, massacrée. Il achète des papiers, il lui faut trouver une femme et une fille d’environ 9 ans pour coller à ceux de la famille décédée dont il va prendre l’identité. Ça sera Yalini [Kalieaswari Srinivasan], qui rêve de rejoindre sa cousine en Angleterre, et Illayaal [Claudine Vinasithamby], une jeune orpheline trouvée dans les allées du camp. Les voici à Paris, sans parler la langue, vendeur à la sauvette, à la préfecture pour l’enquête pour les papiers de réfugiés, et finalement Dheepan est envoyé comme gardien dans une cité sensible. Il est accueilli par Youssouf [Marc Zinga], qui lui explique les règles, qu’il doit respecter les dealers, leurs horaires. Illayaal est scolarisée, Yalini est casée comme aide-ménagère chez un monsieur handicapé, dont le fils, Brahim [Vincent Rottiers], ne tarde pas à revenir, libéré de prison sous bracelet électronique, chef des trafics (drogue etc.) dans la cité…

Mon avis : j’ai beaucoup aimé ce film. Vous lirez partout des commentaires sur les trafics de cette cité sensible (drogue, mais aussi en filigrane sexe, armes), je n’aborderai pas cet aspect. Je vous conseille le dossier des Inrocks sur la transformation de la paisible cité Coudraie à Poissy en zone de non-droit dans le film, avec l’implication des habitants. La partie violente annoncée partout est assez brève, un peu avant la fin critiquée elle-aussi mais elle permet aussi de repartir le cœur plus léger du cinéma… L’intégration de la famille est montrée de manière discrète, d’abord la fillette qui apprend très vite le français, puis la mère et le père, qui apprennent de plus en plus de mots ; le logement, vide quand ils arrivent, se meuble peu à peu, jusqu’à l’apparition d’une machine à coudre. Le poids de la diaspora n’est pas oublié, avec le rôle du traducteur [voir ci-dessous], qui signale que l’histoire servie par les passeurs ne sera pas crue, qui retrouve quelques mois plus tard la « famille » lors d’une cérémonie religieuse et qui conduit Dheepan à un ancien supérieur militaire qui va essayer de le racketter. Le film donne d’ailleurs envie d’en savoir plus sur la guerre civile au Sri-Lanka, qui est censée avoir pris fin en 2009 : les Tigres Tamouls avaient été inscrits sur la liste des organisations terroristes par l’union européenne, le tribunal a annulé cette inscription, mais en ce début 2015, le gouvernement sri-lankais a encore essayé de faire pression sur l’UE pour qu’aucun Tigre tamoul n’y reçoive le statut de réfugié… Dheepan a trouvé de quoi contourner cette interdiction en passant dans le camp des victimes par l’achat de papiers. Le film est aussi l’histoire de l’apprivoisement (au sens du Petit Prince de Saint-Exupéry) de trois personnes qui ne se connaissent pas, qui ont vécu la guerre civile et des choses terribles, visiblement dans des camps opposés, et qui doivent apprendre à se connaître pour former la famille conforme aux passeports achetés aux passeurs.

Pour aller plus loin : sur le thème des traducteurs et de leur rôle dans les préfectures : (re)lire Assommons les pauvres de Sinha Shumona.

La cité de l’immigration à Paris

Paris, le palais des colonies de l'exposition coloniale de 1931A la suite de Exhibit B, je vous avais annoncé une série d’articles sur Ce qui reste de l’exposition coloniale de 1931 à Paris. Je pensais prendre mon temps, vous présenter d’abord le palais colonial et seulement à la fin la Cité de l’immigration. Son inauguration aujourd’hui par le président de la République, 7 ans après son ouverture, m’encourage à écrire plus tôt cet article. Je suis allée la visiter seulement en août 2014. Je voulais voir par moi-même ce lieu qui n’est pas un musée (il n’y a pas de conservateurs, en tout cas, il n’y en avait pas au début) qui a été longtemps occupé par les sans-papiers. C’est encore moins un musée de l’histoire de l’immigration, comme j’ai pu l’entendre depuis quelques jours, mais quelque chose qui mélange de la documentation, de l’histoire, de l’actualité.

Lors de ma visite à Paris, je cherchais un lieu où il n’y aurait pas grand monde car je dois encore éviter les bousculades. Je voulais surtout voir la restauration du palais, dont on me disait le plus grand bien, mais j’y reviendrai une prochaine fois.

Paris, entrée de l'ancien palais des colonies, aujourd'hui cité de l'immigrationLaissons donc l’aquarium au sous-sol et entrons dans la Cité de l’immigration. Au premier étage, la mezzanine donne une très belle vue sur le grand forum aux fresques restaurées, j’en reparlerai sans doute. Sur les côtés, des panneaux expliquent l’histoire du palais et de l’exposition coloniale de 1931.

Entrons dans la salle principale de la Cité. J’avoue que je n’ai pas bien compris le propos. L’ensemble est organisé par des modules qui correspondent à des thèmes, avec pour chaque espace une œuvre d’art contemporaine (par exemple une chambre avec des lits superposés pour illustrer l’entassement des immigrés), des vitrines avec des objets genre passeports, permis de travail, objets transportés par les migrants, etc., des textes explicatifs très denses et écrits avec de très petits caractères, qui ne donnent aucune envie de lire (en tout cas pas de tout lire) et quelques propositions de lecture ou de bandes dessinées (j’ai trouvé avec bonheur dans la sélection la Petite histoire des colonies françaises de Jarry Grégory et Otto T. revoir dans l’ordre de parution l’Amérique française, l’Empire, la décolonisation, la Françafrique).

Dans une salle à part sont tracés des parcours d’immigrés, que des gens issus de l’immigration peuvent venir « déposer ».

Je pense que ce qui me gêne, c’est l’absence de choix et le mélange, entre l’immigration « choisie », y compris européenne, l’immigration non choisie, économique ou politique, etc. La colonisation mal expliquée se mélange à tout ça et l’ensemble donne une impression de « gloubiboulga », un mélange non identifiable. Les problèmes rencontrés par les immigrés sont certes évoqués, mais sans aller jusqu’au bout de la question et les difficultés actuelles. J’ai pu écouter de loin de rares visiteurs accompagnés par un « médiateur », en gros, il n’y aurait que des parcours sans embûche, tout le monde « s’intègre ».

J’aurais aimé un choix ou une meilleure séparation entre colonisation et immigration, une vraie approche de type « droits de l’homme » et conséquences pour les migrants.

Ces questions sont abordées de manière plus « frontale » et, à mon avis, avec plus d’efficacité par Bett Bailey  dans Exhibit B, avec une bonne explication, ce spectacle controversé fera davantage réfléchir à la question que la cité de l’immigration!

La Cité, ce sont aussi des conférences, une bibliothèque, des publications…

Pour aller plus loin:

Je vous recommande, vous l’avez compris, le spectacle Exhibit B,  de Bett Bailey, s’il passe près de chez vous ainsi que les albums de bande dessinée Petite histoire des colonies françaises de Jarry Grégory et Otto T. revoir dans l’ordre de parution l’Amérique française, l’Empire, la décolonisation, la Françafrique (dont Télérama a parlé la semaine dernière!). J’ai noté quelques titres lors de ma visite, il faut que je regarde si je les trouve à la médiathèque…

Vous pouvez également découvrir la collection « Un siècle d’immigration des Suds en France. » Tous les volumes dans l’ordre de la collection [malgré des dates de publication qui ne suivent pas les années] et aux Editions  La Découverte, Achac et Les bâtisseurs de mémoire, sauf indications particulières :

Paris-Asie : présence asiatique dans la capitale / Pascal Blanchard, Eric Deroo. 2004. 217 p. : ill.

Paris-arabe : présence des Orientaux et des Maghrébins dans la capitale / Pascal Blanchard, Eric Deroo, Driss El Yazami, Pierre Fournié, Gilles Manceron. 2003. 247 p. : ill.

Paris-noir : présence afro-antillaise dans la capitale / Pascal Blanchard, Eric Deroo, Gilles Manceron. Paris : Hazan, 2001. 239 p. : ill.

Sud-Est : Marseille porte sud. Immigration et histoire coloniale / Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch. Paris : La Découverte et Marseille : Jeanne Laffitte, 2005. 239 p. : ill.

Sud-Ouest : porte des Outre-Mers. Histoire coloniale et immigration des Suds / dir. Pascal Blanchard. Toulouse : Milan ; Les bâtisseurs de mémoire, 2006. 239 p. : ill.

Centre-Rhône : Lyon capitale des Outre-Mers. Immigration des Suds et culture coloniale / dir. Nicolas Bancel, Léla Bencharif, Pascal Blanchard. Paris : La Découverte, 2007. 239 p. : ill.

Grand-Ouest : mémoire des Outre-Mers. Des ports coloniaux aux présences des Suds / dir. Farid Abdelouahab, Pascal Blanchard. Rennes : P.U.R., 2008. 239 p. : ill.

Nord-Est : frontière d’empire. Soldats coloniaux et immigration des Suds / dir. Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Ahmed Boubeker, Eric Deroo. Paris : La Découverte, 2008. 259 p. : ill.

Exhibit B de Bett Bailey à Poitiers

Flux de Rainer Gross à Poitiers, mai 2014, dans la cour du muséeDans le cadre de Peaux de tigre et de pouilleux, Du colonisé à l’étranger, organisé par le théâtre et auditorium / TAP et l’université de Poitiers du 12 au 16 novembre 2014, j’ai juste vu:

– « l’exposition » proposée par la  fondation pour l’éducation contre le racisme de  Lilian Thuram (des panneaux aux textes beaucoup trop denses, qui doivent à peu près reprendre ceux de Exhibitions, exposition au musée du quai Branly à Paris en 2012, sans les objets) dans le foyer du théâtre

– et, dans le cadre de ma saison 2014-2015 au  théâtre et auditorium de Poitiers / TAP, Exhibit B de Bett Bailey présenté au musée Sainte-Croix.

Le spectacle: 12 « tableaux humains » organisés par Bett Bailey, metteur en scène sud-africain qui a connu l’apartheid, avec des « performeurs », artistes professionnels ou non : Machita Doucoure, Alexandre Fandard, Guillaume Mivekannin, Éric Abrogoua, Jelle Samminadin, Jean-Philippe Mpeng-Backot aka « Soon », quatre chanteurs de Namibie – Marcellinus Swartbooi, Chris Nekongo, Lelsey Melvin Du Pont, Avril Nuuyoma – etc. Les douze tableaux vivants reproduisent les zoos humains ou les spectacles des expositions coloniales, mais aussi d’autres scènes comme les têtes coupées (envoyées par les colons allemands pour étudier les « races ») ou le sort des immigrés dans les centres de rétention.

Mon avis: interdit à Londres, faisant l’objet de pétitions contre sa présentation à Paris, ici, il n’y avait aucune polémique, pas un flic à l’horizon alors que j’avais un billet pour la toute première présentation du vendredi. J’ai bien apprécié la « mise dans l’ambiance ». Les groupes de 30 personnes (répartis au moment de la réservation des billets) sont rassemblés dans le hall du musée et emmenés en groupe avec des consignes de silence vers un autre espace du musée pour se mettre à l’aise, laisser sacs et manteaux. Tous les téléphones, pour une fois, semblaient bien éteints (enfin, un a sonné assez tôt pour un rappel à l’ordre). Montée du groupe au premier étage, dans ce qui ressemble à une « salle de classe », sans pupitres. Des chaises par rangs de trois, des numéros sur les chaises, un pupitre devant, une dame (« maîtresse d’école? »). Nous sommes appelés un à un par ces numéros, départs toutes les minutes environ. Ensuite, il faut suivre le parcours dans l’ordre, mais chacun à son rythme, en silence, enfin, avec en bruit de fond de très beaux chants qui se précisent au fur et à mesure qu’on s’approche [la chorale namibienne, composée de Marcellinus Swartbooi, Chris Nekongo, Lelsey Melvin Du Pont et Avril Nuuyoma, a donné la semaine suivante un concert-sandwich au TAP]. L’installation s’accompagne aussi de la mise en valeur ou le rebond sur des œuvres du musée, mises en valeur par l’éclairage (par exemple la Baigneuse de ) ou laissées volontairement dans la pénombre (Les Nymphes de la prairie ou Les Trois grâces, d’Aristide Maillol, œuvre en dépôt faisant partie des spoliations de la Seconde guerre mondiale et donc des Musées nationaux récupération). L’ensemble, le tableau proposé, le cartel qui donne des informations qui interpellent (genre « technique mixte, personne noire, spectateur », etc.) ou qui expliquent des épisodes sombres de la colonisation, comme les têtes coupées, à la fois par la chorale dont les têtes émergent de caisses blanches, surmontées de photographies des têtes réellement coupées (le cartel explique ce qu’était « le cabinet de curiosités du Dr Fischer »), ou par la femme qui nettoient l’un des crânes, prisonnière derrière des barbelés. A chaque tableau, les performeurs tentent de capter droit dans les yeux le regard du spectateur. Avant de revenir, sonné, au monde réel, le spectateur passe par une salle ou les performeurs sont présentés, avec une photographie et leur motivation pour participer à cette expérience, puis une grande table avec des feuilles blanches et des crayons permet de laisser son impression, et surtout de ne pas repartir sans cette « transition ». Un spectacle dont personne ne ressort sans interrogations sur la nature humaine…

Peaux de tigre et de pouilleux… à Poitiers!

L'hôtel de ville de Niort, 4, le blason Après un colloque consacré à Michel Foucault (né à Poitiers) en 2012 et un sur le genre, Miroir d’Éros, en 2013 (dans lequel le dernier film de François Ozon que j’ai vu hier aurait eu toute sa place), le théâtre et auditorium / TAP et l’université de Poitiers récidivent en organisant du 12 au 16 novembre 2014 avec Peaux de tigre et de pouilleux. Du colonisé à l’étranger. Un titre qui peut paraître mystérieux mais qui renvoie à la une du journal pour l’inauguration de l’exposition coloniale de 1931. Colloque, films, spectacle, conférences se répartiront sur ces 4 jours, en partie gratuits (attention, il faut réserver sa place pour les conférences de Lilian Thuram – au nom de sa fondation pour l’éducation contre le racisme – et de Christiane Taubira – comme ministre de la Justice PS: elle sera finalement absente).

Ils reviendront en partie sur le thème des zoos humains, un sujet que j’avais abordé à l’occasion de Exhibitions, exposition au musée du quai Branly à Paris en 2012 et qui m’avait un peu laissée perplexe dans son traitement.

Pour ma part, j’irai sans doute voir l’exposition dans le hall du TAP (tirée en partie de Exhibitions si j’ai bien compris) et j’ai une place, dans le cadre de ma saison 2014-2015 au  théâtre et auditorium de Poitiers / TAP, pour Exhibit B de Bett Bailey (en 12 tableaux humains), un spectacle qui fait polémique surtout lorsqu’il n’a pas été mis dans son contexte (faire réfléchir sur l’exposition d’êtres humains), interdit à Londres et qui fait l’objet de pétitions pour sa suspension à Paris. Je vous en reparle très vite. Le reste du programme est alléchant, mais en journée, je travaille (et oui, j’ai repris plus ou moins à plein temps) et le soir… je dors très tôt (mon cerveau réclame encore beaucoup de sommeil même si cela fait presque un an jour pour jour que j’ai été opérée d’un méningiome). Voir le programme complet sur le site de l’université de Poitiers.

Paris, le palais des colonies de l'exposition coloniale de 1931Pour rebondir, je vous parlerai samedi prochain de la cité de l’immigration et du palais des colonies créé pour l’exposition coloniale de 1931 (devenu musée des arts africains et océaniens puis cité de l’immigration, avec aquarium au sous-sol) aux portes de Vincennes.

Couverture de Cacaouettes et bananes, de Jean-Richard BlochParu dans les mêmes années (1929), le livre Cacaouettes [sic] et bananes, de l’intellectuel communiste Jean-Richard Bloch, m’a surprise il y a quelques semaines par ses positions sur les « bienfaits du colonialisme ».

Illustration en tête de cet article : les armoiries de l’hôtel de ville de Niort.

Sur le site de l’INA, voir ce petit film sur l’exposition coloniale de 1931 à Vincennes

Un aller simple de Didier van Cauwelaert

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Couverture de Un aller simple de Didier van CauwelaertCela fait très longtemps que je n’avais pas lu de livre de Didier van Cauwelaert, en tout cas pas depuis plusieurs années… J’ai sorti ce livre, qui a reçu le prix Goncourt en 1994, au hasard de mes pérégrinations dans le rayon « basse vision » de la médiathèque. Même si je récupère peu à peu sur le plan visuel, les livres en gros caractères (et surtout avec de larges interlignes) restent plus faciles d’accès pour l’instant et retardent surtout l’apparition de la diplopie (vision double).

Le livre: Un aller simple de Didier van Cauwelaert (lu en large vision aux éditions VDB), éditions Albin Michel, 1994, 208 p., ISBN 9782226070104.

L’histoire: dans les années 1990, Aziz a été « recueilli » bébé par des Tsiganes des quartiers nord de Marseille, dans une Ami 6 qu’ils avaient volée après un accident mortel. Sans papier depuis ce jour, ayant quitté jeune l’école avec un livre de récits et de légendes du monde offert par son prof d’histoire-géo, il vit de vols et est amoureux d’une jeune tsigane. Mais le jour de ses fiançailles, il est arrêté par la police, accusé d’avoir volé la bague… qu’il assure avoir achetée. Ses papiers (marocains avec une carte de séjour, il n’avait pas les moyens de se payer un faux passeport français) sont faux, bien sûr, et le ministère des affaires étrangères vient de lancer un nouveau programme d’accompagnement des expulsés de France: il sera donc accompagné dans son retour, médiatisé, par Jean-Pierre, jeune et brillant fonctionnaire bombardé « attaché humanitaire », en pleine rupture, qui doit le raccompagner « chez lui » et veiller à ce qu’il trouve un emploi. Sauf qu’Aziz n’a jamais vécu au Maroc, il s’inspire de son livre de contes pour imaginer une histoire, gobée par Jean-Pierre, et les voici errant dans le Haut-Atlas…

Mon avis : au fil des pages, on passe du monde des Tsiganes de Marseille au monde de Jean-Pierre, parvenu aux plus hautes études et qui un jour a eu honte de ses parents, du milieu de la sidérurgie à Uckange en Moselle. Le tout avec une interminable errance dans l’Atlas… et dans la mémoire des personnages, après l’histoire reconstituée d’Aziz, Jean-Pierre commence à écrire un récit de leur aventure (une parenthèse vers le milieu du livre), poursuivi finalement par Aziz, le narrateur principal à la première personne. Ce livre est désormais au programme scolaire, on y étudie apparemment l’image du double etc., de quoi sans doute dégoutter les lycéens de cette lecture (revoir Une vie de Guy Maupassant pour comprendre…). Mais c’est aussi un livre agréable à lire et d’une étonnante actualité, entre les quartiers nord de Marseille, la fermeture des derniers hauts fourneaux de Lorraine, l’expulsion des sans-papiers qui se poursuit sans fin et sans solution (plus question d’accompagnement humanitaire!).

Visage slovène de Brina Svit

Logo du défi rentrée littéraire 2013 chez HérissonLogo de pioché en bibliothèqueCouverture de Visage slovène de Brina SvitIl m’a fallu plusieurs semaines pour venir à bout de ce livre, trouvé à la médiathèque, en lecture « normale », l’un des premiers que je lis cette année dans le cadre de la rentrée littéraire (j’ai juste lu La confrérie des moines volants, de Metin Arditi, loin de l’objectif de 6 livres à lire dans ce projet organisé par Hérisson). Il va aussi pouvoir entrer dans le Tour du monde en lecture, abandonné depuis longtemps… Il y a quelques années, il aurait pu entrer dans le défi sur l’Europe centrale, même si l’auteure vit en France depuis 1980 et écrit en français, elle est née à Ljubljana et ce livre est en rapport avec la Slovénie.

Le livre : Visage slovène de Brina Svit, NRF, collection blanche, éditions Gallimard, 2013, 154 pages, ISBN 9782070142668.

L’histoire: de nos jours, surtout à Buenos Aires en Argentine. Alors que sa mère vient de mourir à Ljubjana, en Slovénie, l’auteure se voit proposer à Paris un cadeau, un appareil photo. C’est le déclic pour une série de portraits, en photographies et en textes, de Slovènes exilés en Argentine pour une part dans les années 1930, pour une autre part après la deuxième guerre mondiale (des collabos qui ont fui les massacres dont ils étaient menacés), pour quelques autres des exilés économiques. 30000 Slovènes et leurs descendants vivent en Argentine, quelques-uns sont retournés dans leur pays, temporairement ou définitivement. Dans la deuxième et la troisième générations, peu parlent le Slovène, certains l’apprennent tardivement. En fil rouge du récit, le lecteur suit également Gombro, Witold Gombrowicz, un écrivain polonais lui aussi exilé en Argentine.

Mon avis: un très beau récit autobiographique, un peu à la manière d’un grand reportage littéraire, sur un sujet que je ne connaissais pas, l’exil des Slovènes en Argentine. Un beau texte aussi sur l’exil, la perte ou non de l’identité, le nationalisme de certains, qui n’envisagent pas de se marier « hors de leur communauté », le rapport complexe entre intégration et réflexe communautaire (regroupement dans quelques quartiers, apprentissage de la langue), la relation au pays, avec ou sans retour, provisoire ou définitif. La forme littéraire est intéressante aussi, avec une photographie et un récit qui commence généralement par la première rencontre avec la personne concernée. Contrairement à Albert Londres (revoir Chez les fous, mais il a aussi publié des récits plus légers, comme le tour de France), il ne s’agit pas d’un récit engagé et militant pour défendre les droits de l’homme, mais d’un tableau qui montre à travers ces portraits la complexité de cet exil.

Paroles sans papiers

pioche-en-bib.jpgCouverture de Paroles sans papiersUne bande dessinée trouvée dans les bacs de la médiathèque.

Le livre : Paroles sans papiers, de Lorenzo Mattotti (une femme sur la route), Gipi (le drame marocain), Frederik Peeters (Pourquoi la France), Pierre Place (Prostitution sans papiers), Alfred (Une jeunesse clandestine), Brüno (Esclavage ordinaire), Kokor (Survivre sans papier), et (Éloignement à la française), Cyril Pedrosa (Résister sans papiers),  éditions Delcourt, 2007, 59 pages plus un dossier documentaire d’une douzaine de pages, ISBN 978-2-7560-1085-4.

L’histoire : de nos jours à travers le monde, des migrants qui sont refoulés avant même de pouvoir quitter leur pays ou du Maroc (deux histoires montrent la violence de la répression dans ce pays qui n’hésite pas à tabasser les candidats au départ et à les relâcher en plein désert), des femmes candidates au départ qui sont violées, une enfant esclave moderne en banlieue, la prostitution pour survivre, une Tchétchène et ses enfants traumatisés. Neuf histoires singulières, mises en images et en récit par neuf auteurs de talent…

Mon avis : neuf destins, neuf auteurs engagés. Écrit en 2007, à la pire époque pour les Sans papiers, cet ouvrage garde toute son actualité car contrairement à ce que l’on aurait pu croire, l’alternance politique en France n’a rien changé pour eux… Seuls ceux qui les aident ont vu disparaître le délit d’aide aux migrants (recharger un téléphone portable, offrir le gîte et le couvert de temps à autre ou plus durablement étaient un délit), mais il est toujours aussi difficile pour des centaines de milliers de gens de vivre, à la recherche d’un lieu d’asile plus serein que leur pays d’origine devenu invivable pour des raisons politiques, économiques ou autre.

Logo top BD des bloggueursCette BD sera soumise pour le classement du TOP BD des blogueurs organisé par Yaneck / Les chroniques de l’invisible. Mes chroniques BD sont regroupées dans la catégorie pour les BD et par auteur sur la page BD dans ma bibliothèque.

Camping de Abdelkader Djemaï

pioche-en-bib.jpgCouverture de Camping de Abdelkader DjemaïUn livre trouvé au rayon large vision de la médiathèque.

Le livre : Camping de Abdelkader Djemaï, éditions du Seuil, 2001, 124 pages, ISBN 9782020495738 (lu en large vision aux éditions Feryane).

La présentation de l’éditeur (4e de couverture chez Feryane) :

Sur la côte algérienne, un jeune garçon, presque onze ans et quelques cicatrices, passe ses premières vacances en famille au camping  » zéro-étoile  » de Salamane. Dans cet univers, il côtoie tout un petit monde où se mêlent générations et personnalités attachantes : Butagaz, le gardien, Keskess, le propriétaire de  » L’épicerie du Bonheur « , et bien d’autres. Il y découvre aussi les premiers émois amoureux, sous les traits de Yasmina, venue de banlieue parisienne avec sa mère et son jeune frère. C’était en juillet, un peu avant que la tension ne monte comme le lait sur le feu et que les problèmes ne commencent à tomber sur le pays.

Mon avis : le lecteur partage les vacances d’un gamin de onze ans (récit à la première personne), dans un camping en Algérie, sur la côte près de Mostaganem. L’occasion pour l’auteur, au travers d’une histoire d’amour d’enfance naissante, d’évoquer les enfants d’émigrés en France qui viennent passer leurs vacances « au pays », la débrouille et le système D, la corruption aussi (les dirigeants qui vivent dans une riche villa à côté et paradent dans de grosses voitures), l’alcool (au moins la bière) qui ne semble pas manquer en ce début des années 1990. L’été suivant, plus rien n’est pareil… (évoqué en quelques pages à la fiin et dans un autre roman du même auteur, pas encore lu, Un été de cendres). Un roman court et agréable à lire!