Cent mille journées de prières (t. 1) de M. Sterckeman et Loo Hui Phang

pioche-en-bib.jpgLogo BD for WomenCouverture de Cent mille journées de prière (t. 1) de M. Sterckeman et Loo Hui PhangCe titre m’a été suggéré par un lecteur suite à mes articles sur plusieurs BD concernant le Cambodge (suivre le mot-clef ou les liens en fin d’article). J’ai emprunté les deux tomes à la médiathèque. [voir le tome 2].

Le livre: Cent mille journées de prières, livre premier de Michaël Sterckeman (dessins) et Loo Hui Phan (scénario), éditions Futuropolis, 2011, 120 pages, ISBN 9782754803793.

L’histoire: quelque part dans une campagne française, dans les années 1980. Louis, 8 ans, vit un peu seul avec son canari. Sa mère, Laurence, infirmière, travaille quand il part et revient de l’école, le laisse seul le mercredi au bac à sable, le fait conduire par une voisine qui ne lui parle guère. Seul eurasien de l’école, les autres enfants se moquent de lui, même s’il est premier de la classe. Qui est son père? Le « mystérieux Bruce Lee » lancé par ses camarades? Un chinois? Triste, sa mère refuse d’en parler, même lorsqu’il doit faire un devoir sur ses grands-parents à l’école. Quand arrive une famille réfugiée du Cambodge, dont le père lui confie une bague ayant appartenu à son père, acceptera-t-elle de lever le voile sur ce secret?

Mon avis: En noir et blanc, l’album mêle la vie réelle de l’enfant et un univers rêvé par l’intermédiaire de son confident, un canari (vivant puis mort) offert par sa mère. Je trouve un peu dommage qu’il n’y ait pas de traduction des quelques bulles en khmer. La mère dit cambodgien, mais linguistiquement, c’est du khmer, même si désormais ce mot est lourd de sous-entendus, mais le khmer (langue) et les Khmers (peuple) existaient avant les Khmers rouges. Certes, cette non-traduction renforce l’idée d’incompréhension de l’enfant, et la graphie est très belle, mais  Cet album aborde deux sujets: un enfant « différent » (métisse asiatique dans une « classe de blancs »), victime de racisme hélas ordinaire, et un lourd secret de famille. Le choix de la mère de vivre seule sa peine, sans parler à son fils, est lourd de conséquences pour lui. Il ne sait même pas de quel pays il est originaire. Abandonné de longues heures seul, il ne peut que gamberger, fantasmer son père (surtout après avoir trouvé une photographie bien cachée dans la chambre maternelle), lui offrir un canari comme confident est curieux. Quand ce dernier décède, il fait semblant de l’enterrer et continue à utiliser le cadavre caché dans sa chambre comme récepteur de ses préoccupations. L’album est intimiste, au point que l’on peut se demander quelle part intime y a été mise par la scénariste; son prénom, Loo Hui, est homophone de Louis, le prénom du petit garçon. Elle est née en 1974 au Laos (je n’ai rien trouvé d’autre sur ses origines), en plein dans le « créneau » de la République Khmère au Cambodge (Phnom Penh est cerné par les Khmers rouges le 1er janvier 1974). La dernière partie parle de l’accueil des réfugiés, de leurs conditions de logement, des catholiques qui se donnent bonne conscience en prenant des enfants chez eux, mais pas les parents et pas trop longtemps (page 101: « les gens confondent parfois solidarité et condescendance »), le racisme est plus présent, le voile du secret commence à se lever. En tout cas, un bel album, et très différent de l’approche de  ou de celle de  sur le même sujet…

Pour aller plus loin sur l’histoire du Cambodge, voir aussi:

L’eau et la terre, Cambodge, 1975-1979 et Lendemains de cendres, Cambodge, 1979-1993, de Séra

L’année du Lièvre de Tian, tome 1, Au revoir Phnom Penh, tome 2, Ne vous inquiétez pas

L’élimination de Rithy Panh

Kampuchéa de Patrick Deville.

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